dimanche 17 août 2008

D’un Neruda l’autre (2/2) – la Sebastiana





C’est dans la légendaire ville de Valparaiso que Pablo Neruda a établi sa deuxième résidence, la Sebastiana. Longtemps, ce port fut la dernière escale des navires avant le Cap Horn. Aujourd’hui encore, ce nom mythique occupe une place à part dans le cœur des amoureux du voyage. Plus qu’un lieu, Valparaiso est l’ultime frontière du continent sud-américain, une promesse d’ailleurs, une porte ouverte sur le vaste océan Pacifique. Comme beaucoup d’autres, j’ai été influencé par l’aura romantique de cette ville. Aussi, avant même notre départ pour le Chili, j’avais longuement rêvé de Valparaiso, de ses rues, de son atmosphère.
Dans le bus qui nous acheminait à travers les collines désertiques depuis Santiago j’éprouvais une excitation croissante au fur et à mesure que nous approchions de notre destination. Nous sommes arrivés en plein midi sous un soleil de plomb. Devant nous, semblables à de belles dames aux charmes fanés, d’élégantes bâtisses offraient à notre regard leurs façades défraîchies. Valparaiso se tenait là, sous nos yeux, riche dans sa misère, misérable dans sa richesse. Autour de nous, l’agitation et le trafic des grandes avenues de la ville basse, avec leurs noms qui racontent l’histoire de l’Amérique latine, ce qui n’était certainement pas pour déplaire à l’auteur du Chant général : Avenida Brasil, Avenida Errazuriz, Avenida Pedro Montt, Avenida Colón, Avenida Independencia. Plus loin, le port, avec ses grues métalliques, ses navires et ses containers colorés empilés sur une sorte d’immense parking. Et, surplombant la ville, les cerros (collines) recouverts d’un enchevêtrement sans fin de maisons pittoresques aux couleurs vives et de rues en pente traversées par un entrelacs de câbles téléphoniques.
Ne connaissant pas l’adresse de la Sebastiana, nous avons commencé par errer sur les quais. Quoi de plus agréable que de découvrir une ville nouvelle en flânant au hasard de ses rues ? Après quelques heures de marche, nous avons abordé un homme d’une quarantaine d’années pour lui demander notre chemin. La chance nous avait souri : l’homme s’appelait Victor Hugo (cela ne s’invente pas !), parlait couramment français et se trouvait être un grand admirateur de Pablo Neruda ! Tout heureux d’apprendre la raison de notre venue à Valparaiso, il s’est aussitôt proposé de nous servir de guide. Ravis de recevoir cet accueil inespéré, nous avons accepté bien volontiers et l’avons suivi jusqu’à la maison de Neruda, sur les hauteurs de Valparaiso. Là, au détour d’un virage, nous avons découvert une curieuse villa constituée d’un joyeux empilement de blocs de couleurs variées : la Sebastiana.
A l’instar de sa cousine de Santiago, cette maison est entièrement verticale, comme tendue entre la terre et le ciel. On y circule par une série d’escaliers escarpés au travers de pièces habitées des multiples souvenirs que l’écrivain a rapportés de ses voyages, témoins de la fantaisie et de la curiosité touche-à-tout de Neruda. A la Sebastiana, ces objets évoquent souvent la vie marine. On trouve parmi eux des cartes de navigation, des figures de proue, des tableaux représentant des navires…La mer, ici, est omniprésente. Dans le grand salon, elle se donne en spectacle à travers une grande baie vitrée qui embrasse tout le port de Valparaiso.

C’est là que notre aimable guide nous a récité en espagnol un poème tiré du recueil Vingt Poèmes d’amour et une chanson désespérée. Cet homme était un parfait inconnu un heure auparavant ; et là, par la grâce de la poésie de Neruda, il était devenu un hôte chaleureux et accueillant, heureux de faire partager sa passion pour le célèbre écrivain chilien à deux touristes français de passage. Sept ans après en écrivant ces lignes, je repense à lui et le remercie pour les bons moments qu’il nous a offerts.