lundi 8 septembre 2008

Marc Lambron – Eh bien dansez, maintenant…


Après les rues de Malá Strana et les hauteurs de Valparaiso, revenons en France pour découvrir Marc Lambron, un de mes auteurs favoris, probablement le meilleur de nos écrivains français contemporains. Au début de l’été, je me suis plongé dans sa dernière livraison, un petit livre intitulé Eh bien dansez, maintenant…. Dans ce récit paru en mai 2008, il célèbre à sa manière l’anniversaire de la victoire de Nicolas Sarkozy à la dernière élection présidentielle. Esprit libre étranger à toute forme d’allégeance partisane, Marc Lambron ne se situe ni parmi les partisans de Nicolas Sarkozy, ni parmi ses détracteurs. Il est tout simplement ailleurs. Observateur amusé et passionné par son sujet, il dresse dans ce « roman national » la chronique douce-amère d’une année de présidence Sarkozy, avec un brio et une virtuosité qui en font un véritable régal pour le lecteur. Pour qui est habitué à écouter l’actualité politique française à travers le discours ronronnant et monocorde du journal de vingt heures, la lecture de ce livre fait l’effet d’un bain de jouvence, tant son style est alerte, fleuri, virevoltant et volubile.

Le grand talent de Marc Lambron est de savoir restituer l’esprit d’une époque à l’aide de quelques formules élégantes propres à frapper l’imagination du lecteur. Il utilise pour cela une technique très personnelle déjà largement présente dans ses précédents ouvrages (1941, Etrangers dans la nuit), que je qualifierais de « feu d’artifice des noms propres ». Elle consiste à multiplier dans une même phrase ou un même paragraphe les citations de noms propres évocateurs d’un lieu et d’une époque : écrivains, hommes politiques, titres de chansons, cinéastes… L’érudition de Lambron est vaste et éclectique, elle sait jouer sur différents registres et se montre capable de citer aussi bien le nom du dernier épisode deSex and the city, celui d’une speakerine de l’ORTF ou les Antimémoires de Malraux. A cette profusion de noms, il ajoute quelques interrogations rhétoriques faussement ingénues (p. 39 : « Le sarkozysme serait-il un gaullisme d’arrondissement tempéré par « Le Palmarès des chansons » ? ») et assaisonne le tout de traits d’esprit où la concision le dispute à la virtuosité. Le résultat, drôle et savoureux, résume en quelques mots l’essence d’une époque ou d’un personnage, comme ce passage où il décrit la culture de Sarkozy (p. 41) : « En matière de culture, tout est affaire de surmoi. De Gaulle écrivait avec les cadences de Tacite. Le normalien Pompidou compila une anthologie poétique. Giscard s’essayait au roman et entrerait à l’Académie française. Mitterrand se prenait pour Chardonne. Chirac, se souvenant de Pompidou, fit croire qu’il lisait de la poésie chinoise. Sarkozy, lui, s’intéresse aux chanteurs et aux religions. Entre Zazie et la métaphysique, entre la mélodie et la mort, il y a place pour le CAC 40 et le top 50. » Ou bien celui-ci, gentiment moqueur, et surtout très juste : « Nicolas Sarkozy avait été vieux assez jeune, ce qui pousse ensuite à rajeunir en vieillissant. Porter des blazers à boutons dorés et des chemises blanches à col bleu quand vos contemporains des années 1972 donnaient dans le henné et la peau de mouton retournée, cela impliquait de jouer deux coups en retard pour arriver un jour avec trois coups d’avance. »

A la longue, le procédé peut parfois susciter l’agacement, surtout chez des lecteurs qui, comme moi, ne maîtrisent pas pleinement l’érudition papillonnante de Marc Lambron. J’en ai fait la remarque à l’auteur lorsque je l’ai rencontré, il y a quelques années, à un salon du livre organisé par la mairie du XVIIème arrondissement de Paris. C’était en 2003, il était venu pour une séance de dédicaces de son dernier roman, Etrangers dans la nuit. En réponse à ma remarque, il a eu un petit sourire malicieux et m’a demandé si cela avait gâché ma lecture. « Bien sûr que non, au contraire ! », me suis-je exclamé. « Eh bien, vous voyez ! ». Une fois de plus, l’acrobate Marc Lambron s’en sortait par une pirouette.