dimanche 17 mai 2009

Naguib Mahfouz – La Belle du Caire


Naguib Mahfouz est certainement l’écrivain égyptien le plus connu en France. Prix Nobel de littérature en 1988, il a été surnommé « le Balzac du Nil » pour ses descriptions fidèles de la société égyptienne, et plus particulièrement de la ville du Caire, dans laquelle il a vécu la majeure partie de sa vie.

Dans La Belle du Caire, il met en scène l’ascension et la chute d’un jeune ambitieux dans la société cairote des années 1930. Au début du récit, Mahgoub Abd el-Dayim est étudiant en licence à l’université. Avec ses amis Ma’moun Radwan, Ali Taha et Ahmed Badir, il philosophe et forme des projets d’avenir. Malheureusement, la maladie de son père vient réduire encore ses maigres ressources et obscurcir son horizon. Plongé dans une misère qui lui donne la rage au ventre, Mahgoub va se forger une philosophie nihiliste et arriviste qui sera sa seule ligne de conduite : désormais, il sera obsédé par l’idée de réussir à tout prix, au mépris de tous les principes et de tous les scrupules. Après quelques échecs, il rencontre son mentor en la personne d’Al-Ikhshidi, secrétaire du riche aristocrate Qasim bey Fahmi. Al-Ikhshidi lui propose de servir de mari de complaisance à la maîtresse cachée du bey, la belle Ihsane. Toute honte bue, Mahgoub accepte le marché scélérat, trahissant au passage son ami Ali Taha à qui la jeune femme était déjà promise. Mahgoub épouse Ihsane et s’installe avec elle dans un luxueux appartement. Désormais employé au service du bey, il jouit d’une position sociale confortable et des agréments qui vont avec : l’argent, la considération, les honneurs. A la faveur d’un remaniement de cabinet, il va jusqu'à s’emparer de la place que convoitait son ancien mentor Al-Ikhshidi, et atteint ainsi le sommet de sa carrière de haut fonctionnaire. Mais cet épisode précipite aussi sa chute : devenu son ennemi le plus mortel, le rusé Al-Ikhshidi fera éclater au grand jour le scandale du mariage corrompu, et l’ambitieux Mahgoub finira renié par son père et muté à Assouan.

A la lecture de ce résumé, on comprend l’origine du surnom de Naguib Mahfouz. En effet, le thème de départ de ce roman est un classique de la littérature réaliste ou naturaliste : l’ascension sociale d’un jeune homme ambitieux, les corruptions et les compromissions auxquelles il doit se soumettre pour réussir. Ce qui est original ici, c’est la couleur locale que lui donne l’auteur : là où les personnages de Balzac ou Zola évoluent dans une société marquée par de profondes mutations (révolution industrielle, montée en puissance de la bourgeoisie, de la Haute Banque et du capitalisme financier, bouleversements politiques de 1789, 1815, 1830, 1848, 1851, 1870) qui leur ouvrent des perspectives nombreuses et renouvelées, le héros de Mahfouz doit trouver sa place dans une société fermée, verrouillée, figée par le népotisme, l’hérédité et la corruption. Confronté à ces obstacles, Mahgoub va s’armer d’une véritable théorie de l’arrivisme, qu’il va ensuite appliquer avec rigueur et méthode. Son nihilisme cynique se résume dans l’interjection qu’il répète tout au long du roman comme un leitmotiv : « Baste ! ». Par cela, il balaie d’un revers arrogant toutes les formes de morale et tous les attachements qui pourraient le freiner dans sa course vers son but ultime, la réussite sociale. Le roman montre cette philosophie en action et les succès rapides auxquels elle conduit, mais il en révèle aussi in fine les limites et la vanité : incapable de jouir des bienfaits de sa nouvelle situation, Mahgoub ne parviendra pas non plus à se faire aimer de son épouse, et il restera aussi insatisfait que lorsqu’il n’était qu’un misérable étudiant affamé. A l’heure des épreuves, son système philosophique se révélera impuissant et ne lui laissera qu’un goût amer : « Le regard assombri par une chape obscure, il s’efforça d’aiguillonner son esprit rebelle et murmura un faible « baste » qui, chose extraordinaire, trahissait tout son désespoir et sa soumission. ». Le nihilisme cynique de Mahgoub lui a peut-être procuré quelques plaisirs éphémères, mais il l’a surtout conduit au néant. A l’échec patent de cette voie répondent les succès plus modestes mais aussi plus raisonnables de ses amis Ma’moun Radwan et Ali Taha, qui ont emprunté deux voies certes très différentes, mais semblables par leur idéalisme : l’islam éclairé pour le premier, le socialisme progressiste pour le second. A travers leurs exemples, Naguib Mahfouz nous adresse une conclusion en forme de message humaniste : le progrès dans la société égyptienne ne viendra pas des ambitieux corrompus, mais de la croyance en des idées qui visent l’épanouissement de l’homme.