samedi 31 décembre 2011

Dire son nom - Francisco Goldman

"Aura est morte le 25 juillet 2007. Je suis revenu au Mexique pour le premier anniversaire parce que je voulais être là où c’est arrivé, sur cette plage de la côte du Pacifique. Maintenant, pour la deuxième fois en un an, je suis retourné à Brooklyn sans elle.” C’est par ces quelques phrases que débute Dire son nom, le roman dans lequel l’écrivain et journaliste américain Francisco Goldman raconte la vie et la mort tragique de sa jeune épouse Aura, brisée par une vague meurtrière alors qu’elle faisait du bodysurf sur une plage de Mazunte, dans l’Etat d’Oaxaca au Mexique. Ils s’étaient rencontrés cinq ans auparavant à New York, à une lecture donnée en l’honneur d’un ami écrivain. D’origine mexicaine, Aura était venue à l’âge de vingt-cinq ans poursuivre des études de lettres dans de prestigieuses universités de la côte Est, à Brown University, puis à Columbia. Poussée par les ambitions d’une mère possessive et par sa passion pour la littérature comparée, elle préparait un doctorat tout en rêvant d’entreprendre une carrière littéraire. Lui, journaliste et professeur déjà presque quinquagénaire, était tombé éperdument amoureux de cette jeune femme brillante. Ils s'étaient mariés après quatre années de vie commune entre Brooklyn et Mexico, avant d'être finalement séparés par la mort.
     Dire son nom raconte fidèlement cette histoire triste. Puisant dans ses souvenirs et dans le journal de son épouse décédée, le narrateur navigue sans cesse entre un passé riche des souvenirs heureux de la vie à deux et un présent synonyme de deuil, de chagrin et d’absence. Ce livre nous touche par les thèmes à la fois ordinaires et universels qu’il aborde : la rencontre amoureuse, le mariage, les joies et les frustrations de la vie de couple, l’amour et la sexualité, les ambitions personnelles, les disputes, les relations familiales, la mort, le malheur et le deuil. Comme d’autres lecteurs, j’ai été sensible à la beauté simple et émouvante du récit de Goldman, même si, je dois l’avouer, j’ai été de prime abord un peu gêné par son caractère intime et personnel. En effet, les personnages, les situations et les scènes qui constituent la trame du récit sont pour l’essentiel directement tirés de la vie de l’auteur, et à peine déguisés par la fiction. Comment lire un roman tiré d’une expérience aussi intime et douloureuse ? A mon sens, comme un hommage de l’auteur à la femme qu’il a aimée, mais aussi et surtout comme un moyen de nous faire toucher du doigt l’essence et la fragilité d’une vie humaine. Dire le nom d’Aura, raconter sa vie dans un roman, c’est prolonger et immortaliser le souvenir de la brillante jeune femme qu’elle fût, et par là communier avec des milliers de lecteurs dans l’expérience universelle de la condition humaine.

vendredi 23 décembre 2011

Vaclav Havel - discours du 1er janvier 1990



Le magazine Télérama a publié cette semaine sur son site un hommage à Vaclav Havel sous la forme d'un discours que le tout nouveau Président de ce qui s'appelait encore la Tchécoslovaquie a prononcé le 1er janvier 1990 devant ses concitoyens. Ce texte émouvant est une très belle leçon d'honnêteté et de démocratie. A découvrir ici : 

dimanche 18 décembre 2011

Dire son nom - Francisco Goldman

J'ai commencé ce week-end le roman de Francisco Goldman Dire son nom, très beau récit d'un deuil amoureux qui a valu à son auteur de nombreuses récompenses, parmi lesquelles le prix Fémina étranger en France cette année. N'ayant pas lu de critiques avant d'entamer ma lecture, je l'ai abordé comme une oeuvre de fiction, avant de me rendre compte après quelques chapitres que ce livre est tiré d'une douloureuse expérience autobiographique, comme l'explique très bien  Le Monde (http://www.lemonde.fr/livres/article/2011/09/08/dire-son-nom-de-francisco-goldman_1569261_3260.html). Comment lire et comprendre une histoire tirée d'une expérience intime mais racontée comme une oeuvre de fiction ? Voilà la question intéressante que ce livre pose à ses lecteurs. J'y reviendrai la semaine prochaine.

dimanche 4 décembre 2011

Un roman people : Mieux vaut en rire, d'Alix Etournaud

     Il y a quelques semaines, en lisant des magazines people à la plage sous le soleil des Canaries (eh oui ! je ne lis pas que Le Magazine littéraire !), je suis tombé sur la critique amusante d’un roman à clés dans lequel une journaliste raconte ses mésaventures amoureuses sous la forme d’une fiction à peine déguisée mettant en scène l’adultère entre son compagnon, un riche homme d’affaires devenu écrivain à succès, et une présentatrice de télévision érotomane et névrosée. Cédant à cette affiche un brin racoleuse, j’ai acheté l’ouvrage en question et l’ai lu en quelques jours.

     N’étant pas un spécialiste des ragots et de la presse people, je passerai ici sur l’intrigue de Mieux vaut en rire  (c’est le titre du roman) et sur son rapport avec la réalité (sur ce sujet, lisez plutôt mon précédent billet consacré à Maupassant) pour m’intéresser à l’objet littéraire lui-même. Je dois dire que c’est une lecture assez divertissante : vivante et rythmée, la narration adopte le plus souvent le point de vue grinçant de la femme délaissée. Cela lui permet de donner libre cours à un style familier, moderne et volontiers gouailleur, inspiré sans doute par le fiel de la vengeance. Pour ma part, j’ai particulièrement apprécié ce passage, dans lequel elle commente les excuses pitoyables de son mari : “Qu’est-ce qu’il me raconte le trépané ? Qu’il est non-violent ? Qu’il veut rompre proprement avec le boulet ?”. Dans le même registre, cela donne aussi quelques répliques jubilatoires, comme dans ce dialogue :

– J’ai tellement peur de te décevoir.

- N’aie plus peur, c’est fait depuis longtemps”.

   Ces qualités suffisent-elles à faire de Mieux vaut en rire une véritable oeuvre littéraire ? Probablement pas, mais ce n’était pas là l’objectif d’un “roman” qui reste avant tout un savoureux règlement de comptes en public par fiction interposée.

samedi 19 novembre 2011

"Le roman", préface de Pierre et Jean - Maupassant

   J'ai lu dans le Magazine littéraire du mois d’octobre un article intéressant intitulé “Le réalisme mis à l’épreuve”, dans lequel Timothée Lechot souligne les contradictions entre la théorie esthétique de Maupassant et sa mise en pratique dans son oeuvre littéraire (contes et romans). Piqué par la curiosité, j’ai poursuivi par la lecture de Pierre et Jean et constaté la pertinence de cette analyse.
   Dans Pierre et Jean, Maupassant raconte l’histoire d’une rivalité entre deux frères dans le milieu de la petite bourgeoisie normande. Cet ouvrage présente un double intérêt : par le roman lui-même, chef d’oeuvre de sobriété et de simplicité, mais également par sa préface, véritable manifeste dans lequel Maupassant énonce sa doctrine littéraire. En résumé : l’écrivain moderne doit s’efforcer d’observer et de représenter fidèlement la réalité, non en la décrivant toute entière (ce qui serait impossible), mais en sélectionnant les faits les plus représentatifs et en les restituant d’une manière vraisemblable afin de produire une “une illusion de réalité”. Le roman qui suit illustre bien cette vision, tant par les thèmes qu’il aborde (l’adultère, l’argent, les mesquineries et les platitudes de la vie bourgeoise, sujets réalistes par excellence) que par le traitement stylistique et narratif qu’il leur accorde (multiplication des points de vue, simplicité et concision de l’écriture, puissance des images, priorité accordée aux dialogues). Mais il en montre aussi les limites : après avoir dans sa préface dénigré le roman d’analyse (consacré à l’étude des personnages et de leur vie intérieure) au profit du roman d’observation, Maupassant livre un récit dans lequel il explore longuement les sentiments de ses personnages. C’est une contradiction curieuse, que l’auteur relevait lui-même dans une lettre datée de janvier 1988 : “J’ai réuni dans un même volume deux oeuvres très différentes et même contradictoires.” Mais, après tout, les théories littéraires ne sont-elles pas faites pour être affinées et dépassées dans l’écriture ?

mardi 1 novembre 2011

Limonov - "C'est plus compliqué que cela" ?

   L'aspect sans doute le plus discutable de la personnalité de Limonov tient aux idées et aux causes qu'il a défendues, en particulier son soutien aux nationalistes Serbes durant la guerre de Bosnie et l'idéologie couleur rouge-brun du parti qu'il a fondé, le parti national-bolchévique, dont le drapeau combine le rouge des nazis à la faucille et au marteau des bolchéviques (image ci-dessous). Pour vous en faire une idée, je vous invite à consulter la vidéo tirée du film Serbian Epics montrant Limonov en compagnie de Radovan Karadzic et de miliciens serbes sur les hauteurs de Sarajevo. Vous constaterez d'ailleurs que le compte-rendu que fait Emmanuel Carrère de cette scène dans son livre (pp. 318-319) est assez fidèle.

     Les russophones pourront également lire le blog de Limonov (http://limonov-eduard.livejournal.com/) et découvrir le site du parti nazbol (http://www.nazbol.ru/) afin de mieux comprendre ses engagements. Pour les autres, une visite sur le blog de la branche française des nazbols (http://nazbol-france.blogspot.com/) les aidera à se faire une opinion.


    Ces éléments sont amplement décrits et commentés par Emmanuel Carrère dans son récit, mais l'auteur se refuse à porter un jugement : "[Limonov] se voit comme un héros, on peut le considérer comme un salaud : je suspends pour ma part mon jugement", écrit-il. Sur son blog, Pierre Assouline regrette cette neutralité frileuse et estime qu'elle constitue la seule limite du livre de Carrère (cf. http://passouline.blog.lemonde.fr/2011/09/11/limonov-une-vie-de-merde/). Après avoir dénoncé les esprits subtils, ces sophistes capables de laisser commettre les pires exactions au nom d'un relativisme moral résumé par la formule "c'est plus compliqué que cela", l'auteur céderait lui-même à ce penchant en renonçant à condamner son personnage.

    En fait, il me semble justement que "c'est plus compliqué que cela" (et je parle là de l'attitude d'Emmanuel Carrère, pas des engagements de Limonov). Voici pourquoi : en bon intellectuel humaniste, Emmanuel Carrère commence par rejeter violemment les idées et les agissements de Limonov (cf. p.20 : "L'affaire m'avait parue classée, sans appel : Limonov était une affreux fasciste, à la tête d'une milice de skinheads" ou bien plus loin p. 321, à propos d'une scène au cours de laquelle Limonov force apparemment un musulman à boire de l'alcool : "On voit la scène : horrible"). Mais, en examinant de plus près, il prend conscience de la complexité de la réalité qu'il observe, par exemple lorsqu'il apprend que des autorités morales reconnues comme Anna Politkovskaïa, la journaliste russe opposante à Poutine qui finira assassinée dans des conditions mystérieuses, ou Elena Bonner, la veuve du dissident soviétique Andreï Sakharov, voient en Limonov un héros du combat pour la démocratie en Russie. Au contact de son sujet, les certitudes de l'auteur finissent par vaciller pour laisser place à un doute distancié dans lequel il souligne le côté effrayant des idées ou des comportements de son personnage sans pour autant les condamner formellement. Comme Pierre Assouline, le lecteur peut effectivement en éprouver un certain malaise. Mais il peut aussi se dire qu'à défaut d'être courageuse, l'attitude d'Emmanuel Carrère a le mérite de l'honnêteté.

jeudi 27 octobre 2011

Emmanuel Carrère - Limonov


"Limonov n'est pas un personnage de fiction. Il existe. Je le connais. Il a été voyou en Ukraine ; idole de l'underground soviétique sous Brejnev ; clochard, puis valet de chambre d’un milliardaire à Manhattan ; écrivain branché à Paris ; soldat perdu dans les guerres de Balkans ; et maintenant, dans l’immense bordel de l’après-communisme en Russie, vieux chef charismatique d’un parti de jeunes desperados. Lui-même se voit comme un héros, on peut le considérer comme un salaud : je suspends pour ma part mon jugement”.
   C’est par cet extrait alléchant en quatrième de couverture que le lecteur découvre Limonov, le dernier roman d’Emmanuel Carrère. Ni texte de fiction, ni récit historique à proprement parler, le livre de Carrère est une biographie romancée en neuf actes qui raconte l’histoire étonnante de Limonov, sorte de poète aventurier à l’existence picaresque. Commencée au lendemain de la guerre à Saltov, à la périphérie de Kharkov, la vie de Limonov sera marquée par une succession d’ascensions, de chutes et de ruptures qui le mèneront successivement des milieux artistiques clandestins dans le Moscou dissident des années soixante aux bas-fonds de New York, au Paris littéraire des années quatre-vingt, puis aux guerres troubles de l’ex-Yougoslavie et pour finir aux luttes politiques dans la Russie poutinienne d’aujourd’hui. Le fil conducteur du récit tient à la personnalité exceptionnelle de Limonov : tout à la fois ambitieux, narcissique, brutal, cynique, brillant et rebelle, Limonov est avant tout un aventurier avide de nouvelles expériences, et tant mieux si elles se situent parfois bien au-delà des limites du bon goût et de la morale.  
    A ce sujet romanesque par excellence, Carrère apporte sa touche de conteur de talent. Son récit est rendu vivant par de multiples anecdotes, des rebondissements bien amenés, des personnages incarnés et hors du commun (je pense bien sûr à Limonov, mais aussi et surtout aux femmes de sa vie) et une crudité de langage qui restitue bien le côté parfois sordide et sensuel de cette existence (les mots bite, chatte, branler, et surtout enculer reviennent très fréquemment dans le récit). Ca et là, les parallèles avec la propre vie du narrateur – intellectuelle, bourgeoise et parisienne – viennent relever le récit d’une pointe d’humour et d’auto-dérision, pour le plus grand plaisir du lecteur.   
     Mais le plus intéressant dans ce roman est sans doute sa dimension historique : à travers la vie flamboyante de Limonov, Carrère met en scène l’histoire de l’URSS et du monde occidental depuis la second guerre mondiale. Il nous raconte l’univers fermé et figé de l’URSS brejnevienne, le New York scintillant, somptueux et décadent des années soixante-dix, le Paris intellectuel et polémique de la France mitterrandienne, les valses hésitations de la Perestroïka, les bouleversements de la chute du mur et de la fin de l’URSS, la brutalité des guerres en ex-Yougoslavie, les douleurs de la transition vers l’économie de marché et l’autoritarisme de Poutine dans la Russie moderne. Voilà sans doute ce que j’ai le plus apprécié dans le roman de Carrère : sa capacité à restituer de manière vivante l’histoire proche et passionnante des bouleversements intervenus à l’est au cours des trente dernières. J’y ai d’ailleurs retrouvé avec une grande fidélité les atmosphères si particulières qui régnaient en Russie lors de mes séjours successifs en 1989, 1993 et 2004.
  Un roman à recommander, donc, en particulier à tous ceux qui s’intéressent à l’histoire contemporaine.

dimanche 9 octobre 2011

Eliette Abecassis - Et te voici permise à tout homme

 

     J'ai lu deux critiques intéressantes du dernier roman d'Eliette Abecassis. La première, dans le magazine L'Express, analyse un extrait de la page 99 et conclut de manière plutôt laudative que “ce portrait dramatique d’une femme prisonnière de sa foi est plutôt réussi, et il mérite bien ses lecteurs”. La seconde, dans Le Monde des livres, se montre nettement plus sévère et dénonce un livre médiocre bourré de maladresses et de sentimentalisme lourdingue. Lequel des deux a raison ? A mon sens, les deux comportent une part de vérité.

     Le roman raconte les tourments d’une jeune femme parisienne que la religion juive retient sous l’emprise tyrannique de son mari. Anna, l’héroïne, s’est mariée selon le rituel hébraïque à Simon, une homme sec et intransigeant, et elle a eu de lui une petite fille. Après quelques années de mésentente conjugale – Simon délaisse son épouse pour la compagnie des hommes – elle obtient le divorce civil. Mais, selon la religion juive, pour être véritablement libre, elle doit d’abord obtenir de son mari le guet, un parchemin par lequel il l’autorise à se trouver un nouveau compagnon selon la formule rituelle “et te voici permise à tout homme”. Le livre raconte donc les efforts désespérés d’Anna pour se libérer de son ancien mari et mener une vie heureuse avec Sasha, son nouveau compagnon.

   Le lecteur retrouvera ici les thèmes qui ont fait le succès d’Eliette Abecassis : la religion juive, l’amour, le mariage et les relations conjugales, le divorce et la tyrannie des hommes. Comme dans son précédent roman (Une affaire conjugale - cf. mon billet du 23 septembre 2010), le mariage et le divorce sont vécus par l’héroïne sur le mode du martyre. Les hommes y apparaissent sous les traits peu flatteurs de sadiques exerçant un pouvoir despotique sur leurs épouses. De ce point de vue, le roman est bien l’héritier de la tradition gothique, qui depuis Les mystères d’Udolphe (Anne Radcliffe) ou l’Histoire des Treize (Balzac) met en scène la violence et la cruauté des hommes envers des jeunes femmes prisonnières et soumises. Dans Et te voici permise à tout homme, cette représentation très pessimiste des relations hommes-femmes est néanmoins tempérée par la vision idéale de Sasha, l’homme inaccessible qui constitue l’objet de la quête de l’héroïne.

   Sous la plume d’Eliette Abecassis, ces thèmes sont traités de manière un peu inégale, tantôt sublime et tantôt grotesque – ce qui explique d’ailleurs le jugement sévère du Monde des livres. Commençons donc par le grotesque : à force de vouloir souligner la détresse de son héroïne et, par opposition, son amour lumineux pour Sasha, l’auteur laisse échapper plusieurs maladresses. Cela donne quelques passages ridicules, comme ce dialogue au cours duquel l’héroïne interroge son amant (p.18) : “Quelle est ton expérience de l’Absolu ?” (Essayez de vous imaginer dans la vraie vie en train de poser cette question à la femme ou l’homme que vous essayez de séduire, et vous éclaterez vite de rire…). Mais ce ne serait pas rendre justice au roman que de se borner à énumérer ces maladresses, comme le fait le critique du Monde des livres. En effet, on y trouve aussi  quelques passages au lyrisme inspiré, comme celui-ci (p. 64): “Et puisse le temps de notre passage nous laisser le goût d’éternels moments. Et tout chuchote et tout conspire : mystère de la rencontre amoureuse, lorsque d’une voix on n’aspire qu’à l’unisson des heures. Dans la fulgurance d’un détour, elle rend à l’âme sa pureté, lorsque la vie l’a souillée, elle prête à la nuit sa clarté, elle soulève les coeurs condamnés, elle ravive les couleurs passées, elle est de l’hiver l’été, l’ardeur des désespérés. Et même si elle ne dure, je veux croire qu’en lieu sûr il existe encore, lorsque tout disparaît, une petite étincelle prête à s’embraser, le temps d’un souffle, le temps d’un baiser.”

   Pour ma part, j’ai bien vite oublié ces quelques défauts et me suis laissé prendre par le récit jusqu’à son dénouement surprenant (que je me garderai bien de vous dévoiler). Eh oui, je crois que je fais désormais partie des lecteurs fidèles d’Eliette Abecassis ! ;)

mercredi 28 septembre 2011

Article intéressant de L'Express sur le roman d'Eliette Abecassis - Et te voici permise à tout homme

J'ai achevé il y a quelques jours le dernier roman d'Eliette Abecassis, Et te voilà permise à tout homme. Je livrerai d'ici quelques jours mes impressions de lecture sur ce blog. En attendant, je vous invite à lire cet article intéressant du magazine L'Express, qui en dresse la critique à travers une analyse sommaire d'un passage clé du roman. Le point de vue est intéressant, et il résume assez bien les forces et les limites du livre. J'y reviendrai

http://www.lexpress.fr/culture/livre/et-te-voici-permise-a-tout-homme-d-eliette-abecassis-passe-le-test-de-la-page-99_1034131.html

mercredi 21 septembre 2011

 

Le premier roman de Lilyane Beauquel, Avant le silence des forêts, raconte l’histoire de quatre jeunes Allemands engagés sur le front lorrain en 1915. Le récit est constitué d’une série de tableaux (deux ou trois pages tout au plus, parfois même une demi-page seulement) que le narrateur et personnage principal consigne dans son carnet personnel, en attribuant à chacun un titre sous la forme d’un mot unique qui en résume l’essence (“torse”, “soleil”, “ventre”, “ville”, “faim”, “caillou”, “lune” etc.). L’ouvrage se distingue par des qualités stylistiques et littéraires évidentes, comme en témoigne cette description soignée et sophistiquée de la campagne lorraine dans le chapitre intitulé “paysage” (p.16) : “Les premières sensations en France restent gravées dans mon coeur. Les plaines et vallons pimpants sortent d’un baluchon dénoué dans l’instant et poussent gentiment leurs perspectives vers les clochers et les villages. La lumière vient de partout, sans lever de soleil visible, lente et sans oblique, se gardant d’être excessive. Les frissons de menthe se dissimulent dans la courbe de la rivière, presque immobile dans sa transparence tempérée de brume. Les ombres des taillis et des grands hêtres surnagent et n’éteignent pas le reflet du ciel chargé de nuages énergiques.” L'amateur de littérature exigeante appréciera les associations surprenantes (les “frissons de menthe”, les “nuages énergiques” ). Plus loin, il goûtera les oxymores (“l’éclat tranquille”) et les correspondances baudelairiennes (“les couleurs des odeurs”, “les formes des bruits unis”) destinées à souligner l’unité paisible du paysage avant qu’elle ne soit déchirée et mise en pièces par la violence de la guerre.

      Tout cela est bien, voire même très bien écrit…mais c’est aussi terriblement ennuyeux ! Dans ce roman, on est à l’exact opposé de la littérature commerciale d’influence anglo-saxonne (voir mes précédents billets sur Ken Follett ou Stephenie Meyer) : l’intrigue est discrète, elle n’est que suggérée par les tableaux successifs, sans véritable alternance de moments faibles et de moments forts, sans tension dramatique ni “accrocheurs de fin de chapitre”; les personnages, eux, sont éthérés et inconsistants, et s’effacent le plus souvent au profit de descriptions impressionnistes évoquant les sensations du narrateur au moment où il les consigne par écrit dans son carnet. Au final, on s’ennuie ferme à la lecture de ce roman. Pour ma part, je l’avoue, j’ai décroché à la moitié du livre, et c’est bien dommage, car il présente de réelles qualités littéraires.

dimanche 11 septembre 2011

Rentrée littéraire 2011


Parmi les nouveautés de la rentrée littéraire 2011, j'ai choisi trois livres :
  • le premier, Limonov, d'Emmanuel Carrère, fait partie des incontournables et a déjà reçu de multiples éloges de la part de la critique; personnellement, je ne l'ai pas choisi pour sa notoriété, mais parce qu'il dresse aussi un tableau de la Russie contemporaine (et ceux qui me connaissent reconnaîtront mon goût pour les cultures slaves);
  • le second, Et te voici permise à tout homme, d'Eliette Abecassis, parce que l'auteur fait partie de mes écrivains favoris et que j'ai apprécié son précédent roman (voir mon billet du 23 septembre 2010 sur ce blog http://marcbordier.blogspot.com/search?q=une+affaire+conjugale);
  • enfin, le dernier Avant le silence des forêts parce qu'il a été écrit par une romancière inconnue et que la critique d'Evène m'a donné envie de le lire (http://www.evene.fr/livres/livre/lilyane-beauquel-avant-le-silence-des-forets-44966.php).
Je publierai dans les prochaines semaines les critiques de ces livres ici même quand j'aurai fini de les lire. A bientôt, et bonne rentrée à tous !

lundi 5 septembre 2011

Voyage en Italie (3/3) - Ferrare




Le voyageur qui arrive à Ferrare ne peut qu'être séduit par l'atmosphère de douceur et de nonchalance qui imprègne les rues de la ville. Peut-être est-ce dû à l'omniprésence des bicyclettes, à la beauté des façades de briques rouges et ocres, aux portes d'inspiration orientale ? En m'y promenant, j'ai retrouvé l'ambiance du magnifique film de Vittorio de Sica tiré du roman de Giorgio Bassani "Le Jardin des Finzi-Contini". Pour un peu, j'aurais crû apercevoir les silhouettes blanches de Micol et Giorgio et leurs amis en train de parcourir la ville à vélo.
Mais les rues de Ferrare racontent aussi sa douloureuse histoire, celle de la montée de l'antisémitisme à la fin des années trente dans l'Italie de Mussolini, qui forme justement la trame de fond du roman. Dans la principale artère commerçante, le visiteur peut remarquer sur la façade du centre hébraïque une grande plaque commémorative témoignant des persécutions et des déportations subies par la communauté juive. Et dans les paisibles allées du cimetière juif au nord de la ville, les tombes des Finzi-Contini rappellent que derrière la douceur et la nonchalance de Ferrare flotte encore le souvenir nostalgique et doux-amer des personnages du roman de Bassani.




dimanche 21 août 2011

Voyage en Italie (2/3) - Les cafés littéraires florentins


Il y a une dizaine d'années, en me promenant dans les rues de Florence, j'ai découvert par hasard le Giubbe Rosse, célèbre café littéraire florentin situé sur la Piazza della Repubblica. Haut lieu du futurisme italien dans les années vingt, le Giubbe Rosse a depuis toujours été au centre de la vie artistique, intellectuelle et culturelle italienne.
En y retournant cet été, j'ai eu le plaisir de constater que le lieu n'a pas changé. J'y ai retrouvé les mêmes salles élégantes aux plafonds élevés, les mêmes murs couverts d'affiches au militantisme criard, les mêmes portraits d'écrivains, tables de lecture et manifestes littéraires... Et pourtant, à la différence de tant d'autres cafés historiques devenus depuis des musées figés bons seulement à accueillir les touristes de passage, le Giubbe Rosse reste un lieu vivant consacré à la création littéraire et à la lecture, comme en témoignent ses publications et son programme de manifestations consultables sur http://www.giubberosse.it/pagina.asp?Id=5. Pour un peu, le visiteur pourrait apercevoir l'ombre d'Italo Tavolato en train d'écrire cet hommage dans l'arrière-salle :

"Non la maison, je n'ai pas de maison. Non la place : c'est pour les charlatans et autres socialistes. Non la campagne : entre les amandiers et les pêchers en fleurs, il n'y a pas de créature, il n'y a pas de créateur. Mais mon café, mon petit coin dans la troisième salle, c'est mon nid chaud, c'est ma maison, ma forteresse, mon Giubbe Rosse. Tour d'ivoire inviolée par l'imbécillité, cellule des solitudes créatives, quartier général des pionniers de la modernité, arsenal d'esprits, tombe des Philistins, gardiens de l'Empire, de la quatrième Italie, de ma patrie, je te salue, ô mon café." Italo Tavolato, Eloge du Café.

Malheureusement, mon séjour florentin a été bref, et je ne suis pas resté assez longtemps pour goûter pleinement l'animation qui règne d'ordinaire au Giubbe Rosse. Mais cela me fera toujours une bonne excuse pour y retourner la prochaine fois.

mercredi 17 août 2011

Voyage en Italie (1/3) - Dante

Me voici de retour après un séjour de deux semaines en Emilie-Romagne et en Toscane, au cours duquel j'ai eu la chance de visiter ces villes magnifiques que sont Bologne, Ferrare, Florence, Modène et Ravenne. Fidèle à mes habitudes, je suis parti à la recherche des lieux chargés d'histoire littéraire. Dès mon arrivée, j'ai été frappé par l'omniprésence de Dante. Le lecteur français cultivé connaît bien sûr la place du célèbre poète florentin dans la littérature italienne, mais il n'est pas habitué à côtoyer de manière aussi étroite de grands écrivains dans sa géographie quotidienne. Là-bas, Dante et sa poésie sont présents à chaque rue, à chaque carrefour. Il n'est pas une seule de ces villes qui ne comporte sa Via Dante Alighieri ou dont les murs ne soient ornés de quelques vers de la Divine Comédie. Dante y est vénéré non seulement dans ses principaux lieux de mémoire (voir mes photos ci-dessous - sa statue devant l'église Santa Croce à Florence, et sa tombe à Ravenne, la ville dans laquelle il vécut en exil après avoir été chassé de Florence par les guelfes noirs), mais également dans les lieux plus ordinaires ou moins fréquentés. Il devient ainsi pour chaque italien une figure familière et intime, un exemple à suivre chaque jour. Pour ma part, j'aime bien l'idée d'être guidé dans une ville par un écrivain, surtout lorsque son souvenir est associé à un périple initiatique. Et puis je trouve que Via Dante Alighieri, cela sonne tout de même mieux que nos avenue Charles de Gaulle et place de la République, pas vous ?







mardi 26 juillet 2011

Lectures d'été

Dans deux jours, je prendrai le train pour Bologne, où je m'apprête à passer deux semaines de vacances bien méritées. Je compte bien les mettre à profit pour rattraper le temps perdu et poursuivre mes lectures. Au programme :
  • Va' dove ti porta il cuore - en français "Va où te porte ton coeur" - un roman italien court de Susanna Tamaro, best seller mondial, a priori relativement facile à lire dans le texte, ce qui me permettra de réviser utilement mon italien ;
  • Du pouvoir - dans un genre plus sérieux, une réflexion philosophique sur le pouvoir, par Bertrand de Jouvenel - incontournable pour qui s'intéresse à l'histoire des idées politiques ;
  • Oeuvre de Kundera dans la Pléiade - je l'ai reçue en cadeau à mon anniversaire, et le dossier que le Magazine littéraire lui a consacré m'a mis l'eau à la bouche.
Bonnes vacances à tous, et à bientôt sur ce blog pour les nouvelles de la rentrée.

vendredi 15 juillet 2011

Ce que je n'aime pas chez Marc Lambron...


Lu dans Carnet de bal (3) ce passage tiré du portrait de Kate Moss (p. 141) : "La jeune personne est née le 16 janvier 1974 à Croydon, dans le Surrey. Son père travaillait dans une agence de voyages, sa mère était barmaid. Cet hiver-là, en plein scandale du Watergate, les Khmers rouges bombardaient Phnom Penh et Soljenitsyne était expulsé d'URSS. L'ex-Beatle John Lennon avait déjà décrété que le rêve était fini. Le chanteur voulait parler des années 1960, du Paradis entrevu, de la révolution ratée. Il est toujours intéressant de suivre la destinée des enfants nés sous le signe d'un rêve qui meurt." Cette dernière phrase résume à elle seule le pire de la prose de Marc Lambron (que par ailleurs j'apprécie beaucoup, vous l'aurez compris en lisant mes précédents billets). Je vous invite à la relire avec un peu de recul. En quoi la destinée de Kate Moss est-elle "placée sous le signe d'un rêve qui meurt" ? Quel est le rapport entre sa naissance et le bombardement de Phnom Penh par les Khmers rouges ou l'expulsion de Soljenitsyne d'URSS, si ce n'est leur concomitance dans le temps ? Dans ce cas, tous les enfants nés en janvier 1974 ont-ils eux aussi une destinée "placée sous le signe d'un rêve qui meurt" et donc "intéressante à suivre" ? Et moi, qui ai à peu près le même âge que Kate Moss, ma destinée est-elle "placée sous le signe d'un rêve qui meurt" ? Ou bien, sachant que je suis né le mois où un cosmonaute russe et un cosmonaute américain se sont serré la main dans l'espace (juillet 1975, mission Soyouz - Apollo), ma destinée est-elle "placée sous le signe d'un rêve qui renaît" ? Je ne sais pas très bien ce que ça veut dire, mais c'est joli et ça suffit à me mettre de bonne humeur pour le reste de la journée. :)
Plus sérieusement, cette phrase montre les limites d'un texte qui essaie à tout prix de caractériser un personnage en le reliant artificiellement à des évènements de son époque à grands renforts de name dropping et de phrases ronflantes qui "font littéraire" mais dont la vacuité saute aux yeux pour peu qu'on les relise avec attention. Marc Lambron est un écrivain brillant, sans doute parmi les meilleurs dans le paysage littéraire français contemporain, mais comme tout le monde, il a ses moments de faiblesse...

dimanche 3 juillet 2011

Marc Lambron - Carnet de bal (3)


Il y a quelques semaines, je me suis rendu à Lyon sur invitation d'une amie. Comme à mon habitude, j'en ai profité pour flâner dans les librairies, et j'en suis revenu avec le dernier ouvrage de mon écrivain lyonnais favori, Marc Lambron. Cette fois, il ne s'agit pas d'un roman, mais d'une série de portraits de personnages ou de lieux célèbres regroupés sous le titre Carnet de bal (3) (la bibliographie de l'auteur nous apprend qu'il en existe deux autres, publiés respectivement en 1992 et 2003). J'en ai déjà lu une dizaine, et je dois dire que je retrouve avec plaisir la plume virtuose, papillonnante et érudite de Lambron. Comme dans ses romans ou ses récits (cf. mon billet du 8 septembre 2008), il saisit l'esprit d'une époque par des portraits et des tableaux érudits, vivants et mobiles. Le résultat est certes inégal, et l'auteur cède parfois aux facilités du brillant et du people, comme dans ce portrait de Sophie Marceau surprise au milieu d'une séance photo avec François-Marie Banier dans un grand hôtel parisien. En le lisant, j'avais l'impression de feuilleter un article de Paris Match, le choc des photos en moins. Mais, dans l'ensemble, ces tableaux restituent avec brio le caractère, le style et l'histoire des personnalités qui font ce début de siècle, qu'il s'agisse d'artistes (écrivains, cinéastes, peintres, chanteurs), d'hommes ou de femmes politiques, ou même de villes (Lyon, Londres, New York). Raconter le monde, capter son essence et la restituer manière légère mais réfléchie n'est-ce pas ce que la littérature contemporaine peut faire de mieux ?

dimanche 19 juin 2011

Les Confessions – Rousseau


Me voici parvenu à la moitié des Confessions, le récit que Rousseau a publié en 1765 en réponse aux multiples critiques de ses détracteurs, en premier lieu à celles de Voltaire qui, un an plutôt, l'avait attaqué violemment dans Le Sentiment des citoyens en l'accusant – à juste titre – d'avoir abandonné ses enfants. La critique littéraire voit dans Les Confessions la première autobiographie moderne. S'exprimant à la première personne, Rousseau livre à ses lecteurs le récit fidèle et sans concessions de sa vie. Dans son introduction restée célèbre, il insiste sur le parti pris de vérité et d'authenticité qui l'anime : « Voici le seul portrait d'homme, peint exactement d'après nature et dans toute sa vérité, qui existe et probablement n'existera jamais. ». Le ton solennel, voire grandiloquent, traduit bien l'esprit de son projet : se décrire et se raconter tel qu'il est, sans rien omettre de ses faiblesses, de ses lâchetés ou des humiliations qu'il a vécues. Il en résulte un témoignage universel sur la condition humaine : en se mettant ainsi à nu sous les yeux du public, en exposant sans fard ses réflexions, ses sentiments et son intimité, Rousseau décrit en fait ce qu'est un homme, une fois ôté le vernis de l'hypocrisie et des conventions sociales propres à un milieu ou à une époque. Pour le lecteur du XXIème siècle, le récit des pérégrinations d'un jeune citoyen genevois dans la première moitié du XVIIIème siècle a donc infiniment plus d'intérêt que l'auto-fiction de Christine Angot ou les pseudo-confessions que déverse chaque jour la télé-réalité : il lui fait toucher du doigt l'essence même de l'être humain.
Je me rappelle avoir entendu Jean d'Ormesson expliquer un jour dans un entretien comment Proust, avec ses duchesses du Faubourg Saint-Germain, atteignait à l'universel. Eh bien, il en va de même pour Rousseau dans Les Confessions : à travers le récit de sa vie, il tend à chacun de nous un miroir et nous invite à nous interroger sur ce que nous partageons avec le reste de l'humanité.


mardi 31 mai 2011

Le Magazine littéraire – Balzac et la digression


J'ai lu dans Le Magazine littéraire de ce mois-ci un article très intéressant d'une universitaire (Aude Déruelle) sur la digression chez Balzac. Il est vrai que cet aspect du style balzacien est généralement peu apprécié des critiques comme des lecteurs : les premiers lui reprochent sa lourdeur, tantôt affectueusement (comme Proust dans le premier chapitre de son pastiche L'affaire Lemoine), tantôt sarcastiquement (comme Taine, cité dans l'article) ; les seconds voient dans ces digressions des passages ennuyeux qui ralentissent inutilement la progression du récit. Pourtant, comme l'expose Aude Déruelle, ces commentaires en apparence hors sujet sont un élément essentiel de l'écriture réaliste, dont l'ambition est d'embrasser et d'expliquer la totalité du réel. Dans La Recherche de l'absolu, Balzac lui même définit les génies comme "ceux dont le génie est de tout voir, de tout savoir, de tout comprendre" et c'est exactement ce qu'il s'efforce de faire dans ses propres romans. Voilà pour le point de vue du critique. En tant que lecteur, j'en conclus qu'il ne faut pas survoler rapidement ces passages en les considérant comme secondaires par rapport au récit lui-même, mais au contraire voir en eux un élément essentiel du récit réaliste et leur accorder toute l'attention qu'ils méritent.

lundi 23 mai 2011

Le Cimetière de Prague – Umberto Eco


J'ai achevé depuis quelques semaines déjà la lecture du Cimetière de Prague d'Umberto Eco, mais c'est aujourd'hui seulement que je trouve le temps d'en faire la critique sur ce blog. J'en garde une impression mitigée. L'ouvrage est assurément impressionnant par son érudition et sa documentation. A travers le récit picaresque de la vie de Simon Simonini, faussaire piémontais de la second moitié du XIXème siècle, Umberto Eco raconte la naissance de l'antisémitisme moderne. Son héros, figure composite inspirée de différents personnages réels, hérite de son grand-père un vieux fond d'antijudaïsme chrétien. Au fil de ses rencontres avec des agents secrets, des révolutionnaires et des théoriciens du complot (jésuite, judéique ou maçonnique), il nourrira sa réflexion et la mettra en forme en rédigeant un faux appelé à connaître un succès planétaire : Les Protocoles des sages de Sion. Véritable évangile de l'antisémisme, ce récit imaginaire met en scène la réunion secrète de puissants rabbins au cimetière de Prague en vue de poser les bases de leur plan de domination du monde par la force, la ruse et l'intimidation. Dans la réalité, ce faux document fut l'oeuvre d'un agent de la police secrète du Tsar, l'Okhrana, afin de détourner la colère du peuple vers les libéraux et conforter ainsi le pouvoir tsariste. Dans le roman, Umberto Eco met bien en scène la rencontre entre Simon Simonini et les agents du tsar, mais il montre surtout avec brio la filiation intellectuelle entre ce faux et les théories antisémites et anti-maçonniques de journalistes et pamphlétaires de la seconde moitié du XIXème siècle, parmi lesquels on peut citer Alphonse Toussenel, Léo Taxil et Edouard Drumont. Pour le lecteur curieux qui s'intéresse à l'histoire des idées politiques, le roman d'Umberto Eco constitue une leçon vivante et passionnante.

Le roman est servi par une narration complexe qui mêle habilement différents points de vue. Le plus fréquent est celui du personnage principal Simon Simonini, qui couche chaque soir le récit de sa vie sur les pages de son journal intime. Il alterne avec celui de l'abbé dalla Piccola, qui n'est autre que le double de Simon Simonini, toute l'astuce consistant ici à faire dialoguer les deux personnalités d'un schizophrène à travers un journal intime. Enfin, de temps en temps intervient un Narrateur externe, dont le rôle est finalement assez limité puisqu'il sert à introduire le récit dans le premier chapitre ou à le relancer lorsque la mémoire des deux protagonistes devient défaillante. J'ai bien aimé cette structure narrative à trois voix, elle constitue indéniablement la plus belle réussite de ce roman.

Malheureusement, malgré cette narration imaginative, le livre souffre de redondances et de longueurs. Dans Le Magazine littéraire, Pierre Assouline qualifie le récit d'Eco de « touffu » et « labyrinthique », ce qui est assez juste. Il aurait pu ajouter « répétitif ». En effet, l'intrigue obéit à un schéma récurrent dans lequel le héros se voit chargé d'une mission secrète par un agent de l'autorité politique. Pour l'exécuter, il infiltre des milieux subversifs (révolutionnaires carbonaristes, journalistes antisémites, sectes satanistes, etc.), laissant parfois derrière son passage quelques cadavres qu'il dissimule dans les égouts sous sa maison. Les premières fois, le lecteur est captivé parle récit de ces opérations secrètes. A la longue, le procédé devient lassant. C'est dommage.

Au final, ce livre n'est probablement pas le meilleur d'Umberto Eco. Ce jugement est peut-être un peu sévère, mais après tout, n'est-ce pas l'auteur lui-même qui demande des lecteurs exigeants ?

lundi 25 avril 2011

Umberto Eco - le Cimetière de Prague


Poursuivant sur ma lancée italienne, j'ai mis à profit ce week-end pascalien pour entamer le dernier roman d'Umberto Eco, Le Cimetière de Prague. J'ai choisi ce livre sans même en connaître le sujet ni avoir lu la moindre critique, sur la seule foi de son auteur – dont la réputation n'est plus à faire – et de son titre – la référence à la ville de Prague me plaisait. Je dois avouer que son début m'a dérouté : le premier chapitre est écrit entièrement au conditionnel (incipit: « Le passant qui en ce matin gris du mois de mars 1897 aurait traversé à ses risques et périls la place Maubert... »), comme si le récit essayait de cheminer à tâtons dans une mémoire incertaine et nébuleuse; le Narrateur qui apparaît reconnaît d'emblée son impuissance dans une longue phrase au style amphigourique (p. 14: « Le Lecteur ne doit pas non plus s'attendre que le Narrateur lui révèle qu'il s'étonnerait en reconnaissant dans le personnage quelqu'un de déjà précédemment nommé car (ce récit débutant juste à présent) personne n'y a jamais été nommé avant, et le Narrateur lui-même ne sait pas encore qui est le mystérieux scripteur, s'il se propose de l'apprendre (de conserve avec le Lecteur) tandis que tous deux, en intrus fouineurs, suivent les signes que la plume de l'autre couche sur le papier. »); le personnage principal, frappé, semble-t-il, de schizophrénie, tente de définir sa propre identité dans le chapitre 2 (intitulé « qui suis-je ?»), et la caractérise par deux passions qu'il met curieusement sur le même plan, son amour pour la bonne cuisine et sa haine pour les juifs; et pour finir, il entame une désagréable tirade dans laquelle il accumule sans vergogne les pires poncifs de la « pensée » antisémite...

Tout cela produit une impression déplaisante et ne donne guère envie au lecteur de poursuivre plus avant. Au bout de dix pages, j'ai été tenté de refermer le livre. Malgré tout, j'ai décidé de poursuivre. La littérature n'est-elle pas parfois ardue ? Ne mérite-t-elle pas quelques efforts ?. Après tout, A la recherche du temps perdu débute aussi d'une manière étrange et improbable avec un narrateur en proie à des difficultés d'endormissement. Assez rapidement, je suis arrivé à la conclusion que ce début de roman remplit une fonction d'écrémage. « Tant pis pour le lecteur paresseux, j'en veux d'autres » écrivait Gide dans Les Faux-monnayeurs. Eh bien, Umberto Eco dit à peu près la même chose dans les inutiles précisions érudites qu'il a ajoutées à la fin de son ouvrage (p. 546). Il s'en explique dans un entretien accordé au Figaro Magazine en mars dernier : «Je crois que les éditeurs et les directeurs de télévision se trompent en pensant que le public a besoin de livres et d'émissions faciles, relevant du pur divertissement. […]. En France comme en Italie, on sous-estime le niveau d'exigence des lecteurs. » Le lecteur paresseux est donc prié de passer son chemin.

Parvenu à la moitié du récit, je ne regrette pas mes efforts, mais il est encore trop tôt pour juger. Je livrerai ici ma critique quand j'aurais achevé ma lecture. En attendant, je cours m'y replonger.

lundi 18 avril 2011

Pise 1951 - Dominique Fernandez


Dominique Fernandez est l'auteur de multiples romans, essais et récits de voyage consacrés à la Russie et à l'Italie, pays pour lesquels il nourrit depuis de longues années une fascination amoureuse teintée de nostalgie. Son dernier roman, Pise 1951, s'inscrit dans cette lignée. Comme son titre le suggère, il a pour cadre l'Italie archaïque et pittoresque de l'après-guerre. Dans ce pays fragile en cours de reconstruction, deux amis parisiens partent étudier durant une année à l'Ecole normale supérieure de Pise. Le premier, Robert Colinet, issu d'une famille ouvrière du XVème arrondissement, est sociable, ouvert et entreprenant; le second, Robert Thorel, pur produit de la bourgeoisie intellectuelle du VIIème, se montre plus réservé et renfermé. Ensemble, ils vont vivre une année initiatique au milieu des étudiants italiens et rencontrer l'amour en la personne d'Ivanka, une jeune aristocrate italienne mystérieuse qui mène une existence recluse dans une villa décatie à l'extérieur de la ville.

Le roman de Dominique Fernandez séduira les amoureux de l'Italie. Reprenant les topoï habituels du récit d'apprentissage (héros jeune arrivant dans un lieu nouveau où il fait des rencontres amicales ou amoureuses qui sont autant d'initiations dont ils sortira transformé), ils les utilise habilement pour partager avec le lecteur son intérêt pour cette période mouvante au cours de laquelle se construit l'identité de l'Italie moderne. Il décrit ainsi l'instabilité politique du pays à travers les luttes entre étudiants communistes et chrétiens-démocrates, mais aussi, de manière plus discrète, sa situation géopolitique sur la scène internationale par l'évocation de la base américaine qui rappelle la défaite de la seconde guerre mondiale et les débuts de la guerre froide. Sur le plan économique, la situation précaire des Tibaldi souligne la pauvreté du pays, mais les scènes de tourisme automobile suggèrent aussi les débuts d'une prospérité nouvelle. Enfin, c'est surtout la dimension sociale et culturelle qui intéresse le romancier : dans les discussions entre les jeunes étudiants français et leurs camarades italiens (le plus intéressant étant sans doute le cynique et gouailleur Ivos) se dessine un pays prisonnier de ses rigidités sociales, dans lequel les rencontres entre hommes et femmes obéissent à des règles strictes. C'est d'ailleurs le sujet principal du roman, dont l'intrigue tourne autour de la relation complexe qui se noue entre Ivanka et les deux héros. En effet, de manière assez classique dans un récit initiatique, la rencontre avec l'Italie passe par une relation amoureuse, placée ici sous le modèle idéalisé et littéraire de l'amour légendaire entre Dante et Béatrice. Sa particularité dans Pise 1951 est qu'elle met en jeu une jeune fille romantique et mystérieuse et une rivalité entre deux amis opposés par leur caractère et leurs origines sociales. Cette relation ambiguë ira crescendo jusqu'à un dénouement surprenant que je me garderai bien de vous révéler. Le récit est servi par une narration fluide principalement centrée sur le point de vue du personnage de Robert, et par un style qui fait la part belle aux italianismes, particulièrement nombreux dans les scènes de dialogue. Cette insistance pourra agacer certains par son côté snob, mais force est de constater qu'elle produit assez efficacement une impression de couleur locale qui ravira les lecteurs italophones.

J'ai choisi ce livre parmi d'autres pour son titre évocateur, en prévision d'un week-end à Pise. Mes obligations professionnelles m'ont finalement contraint à renoncer à ce séjour tant désiré, mais j'ai pu me consoler grâce au récit de Dominique Fernandez. C'est un guide éclairé et passionné, en compagnie duquel j'ai passé un agréable moment.

dimanche 27 mars 2011

Portrait de l'artiste en jeune homme - James Joyce


J'ai achevé hier Portrait de l'artiste en jeune homme, le roman autobiographique dans lequel James Joyce raconte son enfance à Dublin et la naissance de sa vocation littéraire. Par souci d'honnêteté, je dois admettre que ce fut une lecture poussive et laborieuse. Je n'ai pas réussi à "entrer" vraiment dans ce récit tant il est complexe, déroutant et chargé de symboles. Le seul passage qui ait véritablement éveillé mon intérêt au moment de sa lecture est celui consacré à l'enfer (pp. 636 à 675 dans l'édition de la Pléiade), dans lequel le jeune James Joyce, assailli par la culpabilité après avoir goûté aux amours tarifées dans les bordels de Dublin, écoute avec terreur un prédicateur décrire les flammes de l'enfer et, rongé par le poids du péché, finit par entrer dans une église se confesser. Quoique la vision de l'enfer soit finalement conforme à l'imagerie chrétienne la plus classique, elle est ici théâtralisée par une rhétorique jésuite d'une logique et d'une clarté implacables, et le lecteur occidental (sans doute lui-même pécheur et imprégné de culture chrétienne...), pris à la gorge, ne peut qu'éprouver en la découvrant une terreur semblable à celle du jeune Stephen Dedalus.
Le reste du récit m'est apparu trop énigmatique pour que je parvienne à en comprendre véritablement la signification au moment où je le lisais. Ce n'est qu'après avoir refermé le livre et consulté quelques sources érudites que je suis parvenu à en saisir - de manière partielle et très imparfaite- le sens et la richesse symbolique : derrière ces errements et ces dialogues en apparence décousus se cache le récit initiatique par lequel le jeune Stephen Dedalus, perdu dans un monde obscur et illisible, progresse dans le labyrinthe de la vie, s'accrochant en vain aux repères qu'il rencontre en chemin - la religion, la politique, la vie sociale - avant d'en trouver l'issue dans l'exil et la littérature. Une fois de plus, je reconnais là l'intérêt de ce blog, qui m'oblige à prolonger mes lectures par un petit travail de recherche et de réflexion sans lequel des oeuvres comme celle-ci me resteraient complètement hermétiques.

dimanche 20 février 2011

C'est la culture qu'on assassine - Pierre Jourde


En flânant dans une librairie à Chatou la semaine dernière, je suis tombé par hasard sur le dernier ouvrage de Pierre Jourde C'est la culture qu'on assassine. A vrai dire, il ne s'agit pas d'une nouveauté, mais plutôt d'une compilation d'articles publiés entre 2009 et 2010 sur son blog Confitures de culture hébergé sur le site du Nouvel Obs. J'aime beaucoup Pierre Jourde, et pas seulement parce qu'il présente l'originalité d'être comme moi un littéraire qui s'intéresse à la boxe française. J'apprécie avant tout ses critiques car elles ont le mérite de dédaigner le battage autour du nombril des auteurs pour s'intéresser à l'essentiel, c'est-à-dire aux textes eux-mêmes. C'est déjà ce que Pierre Jourde faisait avec brio dans La Littérature sans estomac, un très bel essai paru en 2002 et qui lui a valu quelques solides inimitiés. Il y analysait avec férocité les textes de quelques auteurs médiatiques pour en montrer toute la vacuité, tout en soulignant par ailleurs les authentiques qualités littéraires de quelques auteurs méconnus comme Chevillard, Richard, Novarina, Michon, Louis-Combet, etc. Finalement, il ne faisait qu'appliquer les méthodes de lecture qu'il enseigne en tant que professeur de littérature française (vous souvenez-vous de l'exercice du commentaire composé ?). Il exerçait son métier de critique.
Dans C'est la culture qu'on assassine, il part en guerre contre la bêtise ordinaire véhiculée par les pouvoirs économique, politique et médiatique, en s'en prend pêle-mêle à la réforme de l'université, à TF1, aux émissions de Cauet, aux journalistes serviles, à Sarkozy, à la nouvelle orthographe, etc. Vous l'aurez compris, le champ est vaste, et si la littérature est bien présente (notamment dans les parties V -Vie culturelle et VI - Livres et écrivains), elle ne constitue plus le coeur du sujet. Le style, lui, est toujours aussi jouissif : à la manière d'un Philippe Muray (mais sans doute de l'autre côté de l'échiquier politique), Pierre Jourde envoie ses coups sans retenue, avec une liberté, une intelligence et une ironie qui forcent l'admiration. Je l'avoue, je me suis délecté en lisant ces petits textes, même lorsque j'étais en désaccord avec les idées exprimées (sur la réforme de l'université notamment). Pour ceux d'entre vous qui souhaitent découvrir ces textes, ils sont pour la plupart en ligne à l'adresse http://pierre-jourde.blogs.nouvelobs.com/. Bonne lecture.

samedi 5 février 2011

Les Frères Karamazov – Dostoïevski


Les Frères Karamazov, ultime roman de Dostoïevski, est un livre profond, complexe et déroutant. Je l'avoue, j'ai eu du mal à le lire : il m'a fallu plusieurs heures (et quelques centaines de pages) pour « entrer » véritablement dans ce récit, et encore quelques semaines pour en comprendre toute la portée. Il faut dire que cette oeuvre ne ressemble en rien aux romans contemporains auxquels est habitué le lecteur paresseux : ici, pas d'intrigue linéaire à progression rapide, pas d'accrocheurs de suspense à la fin de chaque chapitre pour le tenir en haleine. Au contraire, le récit multiplie les niveaux de narration, les digressions, les zones d'ombre, les réflexions philosophiques, voire métaphysiques ou mystiques... Alors, comment lire Les Frères Karamazov ? Quelles sont les clés pour apprécier ce chef d'oeuvre de la littérature russe ?
Avant tout, Les Frères Karamazov est un roman policier, avec au coeur de l'intrigue un meurtre, une enquête et un procès criminel. Tout part de l'antagonisme entre Fiodor Pavlovitch Karamazov, vieillard débauché, vulgaire et impudique, et ses trois fils : l'aîné, Dimitri, officier dans l'armée, impétueux, impulsif et dépensier; Ivan, le cadet, intellectuel athée, studieux et rationaliste; et Aliocha, le benjamin, homme de foi généreux et profondément bon. Tous trois ont de bonnes raisons de le détester, voire même de souhaiter sa mort. Chez Dimitri en particulier grandit une véritable haine pour Fiodor Pavlovitch, auquel l'opposent une rivalité amoureuse pour Agrafena Alexandrovna (Grouchenka) et un conflit d'intérêts au sujet d'un héritage refusé. Il en viendra à rouer son père de coups et à le menacer de mort devant des témoins (« Si je ne l'ai pas tué, je reviendrai le faire ! »), ce qui lui vaudra de se retrouver en première place sur le banc des accusés lorsque le vieil homme sera assassiné. Pour le lecteur, toute la question est de comprendre les interactions entre ces personnages mus par une énergie irrésistible, cette force presque surnaturelle caractéristique des Karamazov, et de saisir par qui et dans quelles circonstances le vieillard a été assassiné. Sans compter que les éléments troublants ne manquent pas, comme le rôle trouble joué par Smerdiakov, le bâtard du vieux Karamazov, adolescent épileptique maladif et inquiétant...
Les Frères Karamazov se lit aussi comme une pièce de théâtre, avec ses moments de tension dramatique, ses retournements de situation, ses dialogues passionnés... Pour véritablement apprécier ce roman, il convient de se le représenter mentalement sur une scène et de goûter la violence de ces personnages jetés violemment les uns contre les autres, comme dans la scène évoquée plus haut, mais aussi les moments plus attendrissants de fraternité et d'amour, comme les scènes entre Aliocha et le jeune enfant Ilioucha mourant. C'est là une caractéristique du style romanesque dostoïevskien, qui accorde une place prépondérante aux scènes de dialogues en tant qu'éléments moteurs de l'intrigue. Dans Les Frères Karamazov, le paroxysme est atteint dans les chapitres consacrés au procès de Dimitri, magnifique instant de théâtralité ou chacun donne en spectacle le meilleur de lui-même.
Enfin, ce livre est aussi un roman philosophique dans lequel Dostoïevski affirme ses convictions religieuses et morales. A travers les thèmes de la faute et de la rédemption, récurrents chez cet écrivain, c'est la question du mal qui est posée. Pour Dostoïevski, l'homme est un être fondamentalement libre. Et cette liberté, c'est avant tout la possibilité de choisir le mal. Dans la Russie tourmentée du XIXème siècle, l'homme est d'autant plus enclin à le faire qu'il subit l'influence de l'athéisme et du rationalisme matérialiste, courant de pensée dont Dostoïevski fut proche à l'époque où il fréquentait le cercle socialiste des petrachevskistes. Dans Les Frères Karamazov, ces théories sont incarnées par l'intellectuel sceptique Ivan. En niant l'existence de Dieu, les nihilistes comme Ivan, ouvrent un abîme dans lequel disparaît la frontière entre le bien et le mal (« Si Dieu n'existe pas, tout est permis »). L'homme se retrouve alors seul, livré à lui-même et à un relativisme vertigineux qui le conduit à tous les errements. Ainsi, bien qu'il ne soit pas à proprement parler l'auteur du meurtre, Ivan en est l'inspirateur, et il avoue sa culpabilité au procès en parlant du véritable assassin (livre XII, ch. 5) : « C'est lui et non pas mon frère qui a tué mon père. Il a tué et c'est moi qui lui en ai donné l'idée... » Mais l'athéisme et le socialisme matérialiste qu'il défend mènent à une impasse, et lui-même finit par sombrer dans la folie. Pour Dostoïevski, le salut ne peut venir que du Christ et de la foi orthodoxe. Véritable fondement de la société, modèle inaccessible du beau et du bien, le Christ incarne l'espoir du peuple russe. Dans Les Frères Karamazov, il est représenté par la figure lumineuse d'Aliocha, qui dans l'épilogue réunit les enfants de la ville autour de la mémoire de leur camarade défunt, le courageux petit Ilioucha, et les conduit gaiement vers leur avenir.

dimanche 16 janvier 2011

Prague - La Maison du livre


En complément à mon billet de la semaine dernière, je souhaite ajouter quelques mots sur ma visite à la Maison du livre, la grande librairie praguoise située en bas de la place Venceslas : en passant au rez-de-chaussée, j'ai eu le plaisir de constater que HHhH, le roman de mon ami Laurent Binet, était classé troisième des ventes (photo ci-dessous). Par leurs choix littéraires, les Tchèques font honneur à leur passé.

samedi 8 janvier 2011

Promenade à Prague - Le monastère de Strahov et les cafés littéraires

Prague figure depuis longtemps dans le panthéon de mes villes préférées aux côtés de Paris, Montréal, New York, Bordeaux, Rome, Venise et Vicence, mais elle y occupe une place à part. Dans ma jeunesse, j'ai souvent eu l'occasion de la traverser sans lui prêter une grande attention, sans doute parce que mes racines m'entraînaient plus loin au nord-est dans la région des monts des géants. Depuis une dizaine d'années, je parcours ses rues avec une curiosité et une soif nouvelles. Cet hiver, j'y ai passé la semaine de Noël, l'occasion pour moi de retrouver quelques uns de mes lieux favoris : le monastère de Strahov et les cafés littéraires de Prague.
Situé sur les hauteurs de Petrin non loin du château de Prague, le monastère baroque de Strahov abrite une des plus belles bibliothèques d'Europe. Le visiteur y accède par un long chemin qui serpente à flanc de colline. En hiver, le chemin est un peu ardu (et très rafraîchissant...), mais, parvenu à destination, l'amoureux des livres est amplement récompensé de ses efforts : les deux salles de lecture (théologique et philosophique) aux murs couverts d'innombrables livres anciens aux reliures de cuir sont un ravissement pour les yeux. Dommage qu'il ne soit pas permis de s'y asseoir et de feuilleter les ouvrages.
En descendant vers la Vltava, le promeneur peut faire une halte au Savoy, un très beau café situé dans le quartier de Mala Strana. Il appartient, avec le Slavia, l'Evropa, et le Louvre, à cette génération de grands cafés pragois apparus au tournant du XIXème et du XXème siècle. Moins guindés et compassés que les cafés viennois, ils ont longtemps été au coeur de la vie intellectuelle tchèque. Gustave Meyrink, Jaroslav Hasek, Rainer Maria Rilke, Franz Kafka, Karel Capek, Guillaume Apollinaire, Jaroslav Seifert, et tant d'autres ont fréquenté assidûment ces lieux. Parmi ces établissements, le Savoy est sans doute le moins connu et le moins prestigieux, mais sa décoration néo-renaissance n'en constitue pas moins une invitation à la lecture et à la rêverie dans une ambiance tamisée et reposante. De l'autre côté du fleuve, le Louvre est plus enfumé et plus animé, et j'y ai passé un moment agréable à boire un délicieux chocolat chaud tout en jouant au billard dans son arrière salle.
Pour clore ce périple, je suis retourné dans un lieu plus contemporain et très anglo-saxon, le Globe Bookstore. Située non loin du Slavia derrière le Théâtre National, cette librairie-café propose aux expatriés de toutes nationalités de lire leur quotidien favori tout en dégustant un petit espresso. Pour ma part, j'y ai passé quelques heures agréables à lire Le Monde, assis près du radiateur sous la fenêtre tandis que la neige tombait à gros flocons au dehors. Un petit moment de bonheur pour conclure l'année 2010.







samedi 1 janvier 2011

Réouverture pour la nouvelle année 2011 !

Bonjour à tous ! Après un mois d'interruption pour cause de piratage informatique, ce blog revient pour la nouvelle année sur une nouvelle plate-forme qui sera, je l'espère, plus performante que l'ancienne. Au programme dans les semaines qui viennent : un récit en images de mon séjour à Prague durant les fêtes de Noël avec une visite de mes cafés littéraires préférés, des projets de lecture pour 2011, et toujours bien sûr des billets sur mes lectures favorites.

Bonne année 2011 !

Marc.