lundi 24 mai 2010

Jaroslav Hašek – Le brave soldat Chveïk


« Je vous déclare avec obéissance que j’ai été reconnu par les médecins militaires comme étant un crétin notoire. » Ce n’est pas moi qui parle, mais le brave soldat Chveïk, héros (ou plutôt antihéros) du roman éponyme de Jaroslav Hašek. Ce récit satirique inachevé devenu un classique de la littérature tchèque met en scène les aventures picaresques et burlesques d’un idiot confronté à la machinerie bureaucratique et militaire de l’Empire Austro-Hongrois. Il débute dans le restaurant du Calice (Hostinec U Kalicha – cette auberge existe réellement et on peut d’ailleurs encore aujourd’hui y prendre une bière http://www.ukalicha.cz/shop/index.php) le 28 juin 1914, jour de l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo. Chveïk, marchand (trafiquant, receleur…) de chiens de son état, commente avec enthousiasme et naïveté l’événement de la journée devant un officier de police déguisé qui ne tarde pas à l’arrêter pour « haute trahison ». S’ensuit pour Chveïk une série de rencontres, emprisonnements et interrogatoires au cours desquels il ridiculise militaires et bureaucrates par son imbécillité à l’enthousiasme désarmant. Ainsi, face à un officier de police inflexible qui l’interroge avec insistance pour lui faire avouer des crimes politiques, il déclare avec naïveté « Si vous le désirez, honoré m’sieur, j’avouerai tout, parce que moi, ça ne peut pas me faire du tort. » et il se vante ensuite avec nonchalance devant ses camarades de prison « Je viens de reconnaître qu’il se peut que j’aie assassiné l’archiduc Ferdinand. ». Au cours de ses pérégrinations, Chveïk sera enrôlé dans l’armée, où il fera la connaissance de l’aumônier militaire (Feldkurat) Otto Katz, un prêtre ivrogne et débauché avec lequel il partagera quelques joyeuses beuveries et célébrera une messe de camp approximative pour les soldats en partance pour le champ de bataille. Echangé en remboursement d’une dette de jeu, Chveïk poursuivra son chemin comme aide de camp d’un lieutenant amateur de belles femmes auquel il vendra un chien volé à un haut gradé. La supercherie dévoilée, il sera expédié sur le champ de bataille en compagnie du malheureux lieutenant, ouvrant ainsi une nouvelle page d’aventures.

Depuis son apparition sur la scène littéraire dans les années vingt, le personnage de Chveïk est devenu une véritable figure nationale tchèque et son image, immortalisée sous les traits que lui a prêtés le dessinateur Josef Lada, est désormais bien ancrée dans l’imaginaire collectif. Comment expliquer une telle popularité ? C’est que Chveïk personnifie la résistance du petit peuple tchèque face à l’oppression militaire et politique, que ce soit celle de l’Empire Austro-Hongrois, du Troisième Reich, ou de l’Union soviétique. Pour comprendre Le brave soldat Chveïk, le lecteur d’aujourd’hui doit se rappeler que l’Autriche-Hongrie reposait alors sur trois piliers : l’armée, la bureaucratie et l’église. Tous les trois sont ici également ridiculisés à travers les caricatures des policiers et militaires qui croisent le chemin de Chveïk et bien sûr de la figure haute en couleurs du Feldkurat. La particularité de Chveïk est que son arme révolutionnaire n’est pas l’insolence – Chveïk n’a pas l’insolence spirituelle d’un Figaro -, mais au contraire une obéissance imbécile et zélée qu’il manifeste à travers l’emploi répété de la formule traditionnelle de l’armée austro-hongroise : « Je vous déclare avec obéissance, mon lieutenant, … » (avant de débiter les pires âneries). En cela, il incarne bien une certaine forme d’esprit tchèque, cette ironie bonhomme et roublarde face à l’autorité. Pourtant, au-delà de son contexte historique, l’œuvre acquiert une portée universelle par sa capacité à faire voler en éclats le militarisme et les idéologies politiques les plus aliénantes. Chveïk est certes un héros profondément tchèque, mais le rire libérateur qu’il suscite, lui, est de toutes les époques et de tous les pays.

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