jeudi 27 octobre 2011

Emmanuel Carrère - Limonov


"Limonov n'est pas un personnage de fiction. Il existe. Je le connais. Il a été voyou en Ukraine ; idole de l'underground soviétique sous Brejnev ; clochard, puis valet de chambre d’un milliardaire à Manhattan ; écrivain branché à Paris ; soldat perdu dans les guerres de Balkans ; et maintenant, dans l’immense bordel de l’après-communisme en Russie, vieux chef charismatique d’un parti de jeunes desperados. Lui-même se voit comme un héros, on peut le considérer comme un salaud : je suspends pour ma part mon jugement”.
   C’est par cet extrait alléchant en quatrième de couverture que le lecteur découvre Limonov, le dernier roman d’Emmanuel Carrère. Ni texte de fiction, ni récit historique à proprement parler, le livre de Carrère est une biographie romancée en neuf actes qui raconte l’histoire étonnante de Limonov, sorte de poète aventurier à l’existence picaresque. Commencée au lendemain de la guerre à Saltov, à la périphérie de Kharkov, la vie de Limonov sera marquée par une succession d’ascensions, de chutes et de ruptures qui le mèneront successivement des milieux artistiques clandestins dans le Moscou dissident des années soixante aux bas-fonds de New York, au Paris littéraire des années quatre-vingt, puis aux guerres troubles de l’ex-Yougoslavie et pour finir aux luttes politiques dans la Russie poutinienne d’aujourd’hui. Le fil conducteur du récit tient à la personnalité exceptionnelle de Limonov : tout à la fois ambitieux, narcissique, brutal, cynique, brillant et rebelle, Limonov est avant tout un aventurier avide de nouvelles expériences, et tant mieux si elles se situent parfois bien au-delà des limites du bon goût et de la morale.  
    A ce sujet romanesque par excellence, Carrère apporte sa touche de conteur de talent. Son récit est rendu vivant par de multiples anecdotes, des rebondissements bien amenés, des personnages incarnés et hors du commun (je pense bien sûr à Limonov, mais aussi et surtout aux femmes de sa vie) et une crudité de langage qui restitue bien le côté parfois sordide et sensuel de cette existence (les mots bite, chatte, branler, et surtout enculer reviennent très fréquemment dans le récit). Ca et là, les parallèles avec la propre vie du narrateur – intellectuelle, bourgeoise et parisienne – viennent relever le récit d’une pointe d’humour et d’auto-dérision, pour le plus grand plaisir du lecteur.   
     Mais le plus intéressant dans ce roman est sans doute sa dimension historique : à travers la vie flamboyante de Limonov, Carrère met en scène l’histoire de l’URSS et du monde occidental depuis la second guerre mondiale. Il nous raconte l’univers fermé et figé de l’URSS brejnevienne, le New York scintillant, somptueux et décadent des années soixante-dix, le Paris intellectuel et polémique de la France mitterrandienne, les valses hésitations de la Perestroïka, les bouleversements de la chute du mur et de la fin de l’URSS, la brutalité des guerres en ex-Yougoslavie, les douleurs de la transition vers l’économie de marché et l’autoritarisme de Poutine dans la Russie moderne. Voilà sans doute ce que j’ai le plus apprécié dans le roman de Carrère : sa capacité à restituer de manière vivante l’histoire proche et passionnante des bouleversements intervenus à l’est au cours des trente dernières. J’y ai d’ailleurs retrouvé avec une grande fidélité les atmosphères si particulières qui régnaient en Russie lors de mes séjours successifs en 1989, 1993 et 2004.
  Un roman à recommander, donc, en particulier à tous ceux qui s’intéressent à l’histoire contemporaine.

dimanche 9 octobre 2011

Eliette Abecassis - Et te voici permise à tout homme

 

     J'ai lu deux critiques intéressantes du dernier roman d'Eliette Abecassis. La première, dans le magazine L'Express, analyse un extrait de la page 99 et conclut de manière plutôt laudative que “ce portrait dramatique d’une femme prisonnière de sa foi est plutôt réussi, et il mérite bien ses lecteurs”. La seconde, dans Le Monde des livres, se montre nettement plus sévère et dénonce un livre médiocre bourré de maladresses et de sentimentalisme lourdingue. Lequel des deux a raison ? A mon sens, les deux comportent une part de vérité.

     Le roman raconte les tourments d’une jeune femme parisienne que la religion juive retient sous l’emprise tyrannique de son mari. Anna, l’héroïne, s’est mariée selon le rituel hébraïque à Simon, une homme sec et intransigeant, et elle a eu de lui une petite fille. Après quelques années de mésentente conjugale – Simon délaisse son épouse pour la compagnie des hommes – elle obtient le divorce civil. Mais, selon la religion juive, pour être véritablement libre, elle doit d’abord obtenir de son mari le guet, un parchemin par lequel il l’autorise à se trouver un nouveau compagnon selon la formule rituelle “et te voici permise à tout homme”. Le livre raconte donc les efforts désespérés d’Anna pour se libérer de son ancien mari et mener une vie heureuse avec Sasha, son nouveau compagnon.

   Le lecteur retrouvera ici les thèmes qui ont fait le succès d’Eliette Abecassis : la religion juive, l’amour, le mariage et les relations conjugales, le divorce et la tyrannie des hommes. Comme dans son précédent roman (Une affaire conjugale - cf. mon billet du 23 septembre 2010), le mariage et le divorce sont vécus par l’héroïne sur le mode du martyre. Les hommes y apparaissent sous les traits peu flatteurs de sadiques exerçant un pouvoir despotique sur leurs épouses. De ce point de vue, le roman est bien l’héritier de la tradition gothique, qui depuis Les mystères d’Udolphe (Anne Radcliffe) ou l’Histoire des Treize (Balzac) met en scène la violence et la cruauté des hommes envers des jeunes femmes prisonnières et soumises. Dans Et te voici permise à tout homme, cette représentation très pessimiste des relations hommes-femmes est néanmoins tempérée par la vision idéale de Sasha, l’homme inaccessible qui constitue l’objet de la quête de l’héroïne.

   Sous la plume d’Eliette Abecassis, ces thèmes sont traités de manière un peu inégale, tantôt sublime et tantôt grotesque – ce qui explique d’ailleurs le jugement sévère du Monde des livres. Commençons donc par le grotesque : à force de vouloir souligner la détresse de son héroïne et, par opposition, son amour lumineux pour Sasha, l’auteur laisse échapper plusieurs maladresses. Cela donne quelques passages ridicules, comme ce dialogue au cours duquel l’héroïne interroge son amant (p.18) : “Quelle est ton expérience de l’Absolu ?” (Essayez de vous imaginer dans la vraie vie en train de poser cette question à la femme ou l’homme que vous essayez de séduire, et vous éclaterez vite de rire…). Mais ce ne serait pas rendre justice au roman que de se borner à énumérer ces maladresses, comme le fait le critique du Monde des livres. En effet, on y trouve aussi  quelques passages au lyrisme inspiré, comme celui-ci (p. 64): “Et puisse le temps de notre passage nous laisser le goût d’éternels moments. Et tout chuchote et tout conspire : mystère de la rencontre amoureuse, lorsque d’une voix on n’aspire qu’à l’unisson des heures. Dans la fulgurance d’un détour, elle rend à l’âme sa pureté, lorsque la vie l’a souillée, elle prête à la nuit sa clarté, elle soulève les coeurs condamnés, elle ravive les couleurs passées, elle est de l’hiver l’été, l’ardeur des désespérés. Et même si elle ne dure, je veux croire qu’en lieu sûr il existe encore, lorsque tout disparaît, une petite étincelle prête à s’embraser, le temps d’un souffle, le temps d’un baiser.”

   Pour ma part, j’ai bien vite oublié ces quelques défauts et me suis laissé prendre par le récit jusqu’à son dénouement surprenant (que je me garderai bien de vous dévoiler). Eh oui, je crois que je fais désormais partie des lecteurs fidèles d’Eliette Abecassis ! ;)