samedi 19 novembre 2011

"Le roman", préface de Pierre et Jean - Maupassant

   J'ai lu dans le Magazine littéraire du mois d’octobre un article intéressant intitulé “Le réalisme mis à l’épreuve”, dans lequel Timothée Lechot souligne les contradictions entre la théorie esthétique de Maupassant et sa mise en pratique dans son oeuvre littéraire (contes et romans). Piqué par la curiosité, j’ai poursuivi par la lecture de Pierre et Jean et constaté la pertinence de cette analyse.
   Dans Pierre et Jean, Maupassant raconte l’histoire d’une rivalité entre deux frères dans le milieu de la petite bourgeoisie normande. Cet ouvrage présente un double intérêt : par le roman lui-même, chef d’oeuvre de sobriété et de simplicité, mais également par sa préface, véritable manifeste dans lequel Maupassant énonce sa doctrine littéraire. En résumé : l’écrivain moderne doit s’efforcer d’observer et de représenter fidèlement la réalité, non en la décrivant toute entière (ce qui serait impossible), mais en sélectionnant les faits les plus représentatifs et en les restituant d’une manière vraisemblable afin de produire une “une illusion de réalité”. Le roman qui suit illustre bien cette vision, tant par les thèmes qu’il aborde (l’adultère, l’argent, les mesquineries et les platitudes de la vie bourgeoise, sujets réalistes par excellence) que par le traitement stylistique et narratif qu’il leur accorde (multiplication des points de vue, simplicité et concision de l’écriture, puissance des images, priorité accordée aux dialogues). Mais il en montre aussi les limites : après avoir dans sa préface dénigré le roman d’analyse (consacré à l’étude des personnages et de leur vie intérieure) au profit du roman d’observation, Maupassant livre un récit dans lequel il explore longuement les sentiments de ses personnages. C’est une contradiction curieuse, que l’auteur relevait lui-même dans une lettre datée de janvier 1988 : “J’ai réuni dans un même volume deux oeuvres très différentes et même contradictoires.” Mais, après tout, les théories littéraires ne sont-elles pas faites pour être affinées et dépassées dans l’écriture ?

mardi 1 novembre 2011

Limonov - "C'est plus compliqué que cela" ?

   L'aspect sans doute le plus discutable de la personnalité de Limonov tient aux idées et aux causes qu'il a défendues, en particulier son soutien aux nationalistes Serbes durant la guerre de Bosnie et l'idéologie couleur rouge-brun du parti qu'il a fondé, le parti national-bolchévique, dont le drapeau combine le rouge des nazis à la faucille et au marteau des bolchéviques (image ci-dessous). Pour vous en faire une idée, je vous invite à consulter la vidéo tirée du film Serbian Epics montrant Limonov en compagnie de Radovan Karadzic et de miliciens serbes sur les hauteurs de Sarajevo. Vous constaterez d'ailleurs que le compte-rendu que fait Emmanuel Carrère de cette scène dans son livre (pp. 318-319) est assez fidèle.

     Les russophones pourront également lire le blog de Limonov (http://limonov-eduard.livejournal.com/) et découvrir le site du parti nazbol (http://www.nazbol.ru/) afin de mieux comprendre ses engagements. Pour les autres, une visite sur le blog de la branche française des nazbols (http://nazbol-france.blogspot.com/) les aidera à se faire une opinion.


    Ces éléments sont amplement décrits et commentés par Emmanuel Carrère dans son récit, mais l'auteur se refuse à porter un jugement : "[Limonov] se voit comme un héros, on peut le considérer comme un salaud : je suspends pour ma part mon jugement", écrit-il. Sur son blog, Pierre Assouline regrette cette neutralité frileuse et estime qu'elle constitue la seule limite du livre de Carrère (cf. http://passouline.blog.lemonde.fr/2011/09/11/limonov-une-vie-de-merde/). Après avoir dénoncé les esprits subtils, ces sophistes capables de laisser commettre les pires exactions au nom d'un relativisme moral résumé par la formule "c'est plus compliqué que cela", l'auteur céderait lui-même à ce penchant en renonçant à condamner son personnage.

    En fait, il me semble justement que "c'est plus compliqué que cela" (et je parle là de l'attitude d'Emmanuel Carrère, pas des engagements de Limonov). Voici pourquoi : en bon intellectuel humaniste, Emmanuel Carrère commence par rejeter violemment les idées et les agissements de Limonov (cf. p.20 : "L'affaire m'avait parue classée, sans appel : Limonov était une affreux fasciste, à la tête d'une milice de skinheads" ou bien plus loin p. 321, à propos d'une scène au cours de laquelle Limonov force apparemment un musulman à boire de l'alcool : "On voit la scène : horrible"). Mais, en examinant de plus près, il prend conscience de la complexité de la réalité qu'il observe, par exemple lorsqu'il apprend que des autorités morales reconnues comme Anna Politkovskaïa, la journaliste russe opposante à Poutine qui finira assassinée dans des conditions mystérieuses, ou Elena Bonner, la veuve du dissident soviétique Andreï Sakharov, voient en Limonov un héros du combat pour la démocratie en Russie. Au contact de son sujet, les certitudes de l'auteur finissent par vaciller pour laisser place à un doute distancié dans lequel il souligne le côté effrayant des idées ou des comportements de son personnage sans pour autant les condamner formellement. Comme Pierre Assouline, le lecteur peut effectivement en éprouver un certain malaise. Mais il peut aussi se dire qu'à défaut d'être courageuse, l'attitude d'Emmanuel Carrère a le mérite de l'honnêteté.