dimanche 20 février 2011

C'est la culture qu'on assassine - Pierre Jourde


En flânant dans une librairie à Chatou la semaine dernière, je suis tombé par hasard sur le dernier ouvrage de Pierre Jourde C'est la culture qu'on assassine. A vrai dire, il ne s'agit pas d'une nouveauté, mais plutôt d'une compilation d'articles publiés entre 2009 et 2010 sur son blog Confitures de culture hébergé sur le site du Nouvel Obs. J'aime beaucoup Pierre Jourde, et pas seulement parce qu'il présente l'originalité d'être comme moi un littéraire qui s'intéresse à la boxe française. J'apprécie avant tout ses critiques car elles ont le mérite de dédaigner le battage autour du nombril des auteurs pour s'intéresser à l'essentiel, c'est-à-dire aux textes eux-mêmes. C'est déjà ce que Pierre Jourde faisait avec brio dans La Littérature sans estomac, un très bel essai paru en 2002 et qui lui a valu quelques solides inimitiés. Il y analysait avec férocité les textes de quelques auteurs médiatiques pour en montrer toute la vacuité, tout en soulignant par ailleurs les authentiques qualités littéraires de quelques auteurs méconnus comme Chevillard, Richard, Novarina, Michon, Louis-Combet, etc. Finalement, il ne faisait qu'appliquer les méthodes de lecture qu'il enseigne en tant que professeur de littérature française (vous souvenez-vous de l'exercice du commentaire composé ?). Il exerçait son métier de critique.
Dans C'est la culture qu'on assassine, il part en guerre contre la bêtise ordinaire véhiculée par les pouvoirs économique, politique et médiatique, en s'en prend pêle-mêle à la réforme de l'université, à TF1, aux émissions de Cauet, aux journalistes serviles, à Sarkozy, à la nouvelle orthographe, etc. Vous l'aurez compris, le champ est vaste, et si la littérature est bien présente (notamment dans les parties V -Vie culturelle et VI - Livres et écrivains), elle ne constitue plus le coeur du sujet. Le style, lui, est toujours aussi jouissif : à la manière d'un Philippe Muray (mais sans doute de l'autre côté de l'échiquier politique), Pierre Jourde envoie ses coups sans retenue, avec une liberté, une intelligence et une ironie qui forcent l'admiration. Je l'avoue, je me suis délecté en lisant ces petits textes, même lorsque j'étais en désaccord avec les idées exprimées (sur la réforme de l'université notamment). Pour ceux d'entre vous qui souhaitent découvrir ces textes, ils sont pour la plupart en ligne à l'adresse http://pierre-jourde.blogs.nouvelobs.com/. Bonne lecture.

samedi 5 février 2011

Les Frères Karamazov – Dostoïevski


Les Frères Karamazov, ultime roman de Dostoïevski, est un livre profond, complexe et déroutant. Je l'avoue, j'ai eu du mal à le lire : il m'a fallu plusieurs heures (et quelques centaines de pages) pour « entrer » véritablement dans ce récit, et encore quelques semaines pour en comprendre toute la portée. Il faut dire que cette oeuvre ne ressemble en rien aux romans contemporains auxquels est habitué le lecteur paresseux : ici, pas d'intrigue linéaire à progression rapide, pas d'accrocheurs de suspense à la fin de chaque chapitre pour le tenir en haleine. Au contraire, le récit multiplie les niveaux de narration, les digressions, les zones d'ombre, les réflexions philosophiques, voire métaphysiques ou mystiques... Alors, comment lire Les Frères Karamazov ? Quelles sont les clés pour apprécier ce chef d'oeuvre de la littérature russe ?
Avant tout, Les Frères Karamazov est un roman policier, avec au coeur de l'intrigue un meurtre, une enquête et un procès criminel. Tout part de l'antagonisme entre Fiodor Pavlovitch Karamazov, vieillard débauché, vulgaire et impudique, et ses trois fils : l'aîné, Dimitri, officier dans l'armée, impétueux, impulsif et dépensier; Ivan, le cadet, intellectuel athée, studieux et rationaliste; et Aliocha, le benjamin, homme de foi généreux et profondément bon. Tous trois ont de bonnes raisons de le détester, voire même de souhaiter sa mort. Chez Dimitri en particulier grandit une véritable haine pour Fiodor Pavlovitch, auquel l'opposent une rivalité amoureuse pour Agrafena Alexandrovna (Grouchenka) et un conflit d'intérêts au sujet d'un héritage refusé. Il en viendra à rouer son père de coups et à le menacer de mort devant des témoins (« Si je ne l'ai pas tué, je reviendrai le faire ! »), ce qui lui vaudra de se retrouver en première place sur le banc des accusés lorsque le vieil homme sera assassiné. Pour le lecteur, toute la question est de comprendre les interactions entre ces personnages mus par une énergie irrésistible, cette force presque surnaturelle caractéristique des Karamazov, et de saisir par qui et dans quelles circonstances le vieillard a été assassiné. Sans compter que les éléments troublants ne manquent pas, comme le rôle trouble joué par Smerdiakov, le bâtard du vieux Karamazov, adolescent épileptique maladif et inquiétant...
Les Frères Karamazov se lit aussi comme une pièce de théâtre, avec ses moments de tension dramatique, ses retournements de situation, ses dialogues passionnés... Pour véritablement apprécier ce roman, il convient de se le représenter mentalement sur une scène et de goûter la violence de ces personnages jetés violemment les uns contre les autres, comme dans la scène évoquée plus haut, mais aussi les moments plus attendrissants de fraternité et d'amour, comme les scènes entre Aliocha et le jeune enfant Ilioucha mourant. C'est là une caractéristique du style romanesque dostoïevskien, qui accorde une place prépondérante aux scènes de dialogues en tant qu'éléments moteurs de l'intrigue. Dans Les Frères Karamazov, le paroxysme est atteint dans les chapitres consacrés au procès de Dimitri, magnifique instant de théâtralité ou chacun donne en spectacle le meilleur de lui-même.
Enfin, ce livre est aussi un roman philosophique dans lequel Dostoïevski affirme ses convictions religieuses et morales. A travers les thèmes de la faute et de la rédemption, récurrents chez cet écrivain, c'est la question du mal qui est posée. Pour Dostoïevski, l'homme est un être fondamentalement libre. Et cette liberté, c'est avant tout la possibilité de choisir le mal. Dans la Russie tourmentée du XIXème siècle, l'homme est d'autant plus enclin à le faire qu'il subit l'influence de l'athéisme et du rationalisme matérialiste, courant de pensée dont Dostoïevski fut proche à l'époque où il fréquentait le cercle socialiste des petrachevskistes. Dans Les Frères Karamazov, ces théories sont incarnées par l'intellectuel sceptique Ivan. En niant l'existence de Dieu, les nihilistes comme Ivan, ouvrent un abîme dans lequel disparaît la frontière entre le bien et le mal (« Si Dieu n'existe pas, tout est permis »). L'homme se retrouve alors seul, livré à lui-même et à un relativisme vertigineux qui le conduit à tous les errements. Ainsi, bien qu'il ne soit pas à proprement parler l'auteur du meurtre, Ivan en est l'inspirateur, et il avoue sa culpabilité au procès en parlant du véritable assassin (livre XII, ch. 5) : « C'est lui et non pas mon frère qui a tué mon père. Il a tué et c'est moi qui lui en ai donné l'idée... » Mais l'athéisme et le socialisme matérialiste qu'il défend mènent à une impasse, et lui-même finit par sombrer dans la folie. Pour Dostoïevski, le salut ne peut venir que du Christ et de la foi orthodoxe. Véritable fondement de la société, modèle inaccessible du beau et du bien, le Christ incarne l'espoir du peuple russe. Dans Les Frères Karamazov, il est représenté par la figure lumineuse d'Aliocha, qui dans l'épilogue réunit les enfants de la ville autour de la mémoire de leur camarade défunt, le courageux petit Ilioucha, et les conduit gaiement vers leur avenir.