mercredi 25 avril 2012

Alain Finkielkraut - Et si l'amour durait





   En complément à mes deux précédents billets, je voudrais signaler ici un essai intéressant d'Alain Finkielkraut paru cet automne, Et si l'amour durait. Dans le premier chapitre, intitulé L'énigme du renoncement, il commence par nous promener à travers une agréable lecture commentée de La Princesse de Clèves avant d'exposer une thèse originale: selon Alain Finkielkraut, ce qui exaspère le lecteur moderne dans l'oeuvre de Madame de La Fayette, c'est son extravagante intransigeance, qui la conduit, par une sorte de masochisme, à renoncer à ce qu'elle désire le plus, et qui pourtant s'offre désormais à elle sans obstacle. En effet, après le décès de son mari, elle aurait pu - passé un certain délai de décence - laisser libre cours à son amour pour le Duc de Nemours. Malgré cela, dans un abandon absurde, elle choisit de s'en éloigner à tout jamais. La raison ? En jeune femme précocement instruite par les intrigues de la cour, elle est pleinement conscience de la finitude inéluctable du sentiment amoureux. Malgré toute la force de sa passion pour Nemours, elle sait qu'elle ne sera pas éternelle, et préfère renoncer à ce bonheur condamné à disparaître avec le temps. 

lundi 16 avril 2012

L'amour dans La Princesse de Clèves



   L'originalité de La Princesse de Clèves est d'offrir une vision duale de l'amour, à la fois comme enjeu politique et comme pur dépassement de tous les intérêts. Son célèbre incipit pose d'emblée le cadre d'un décor fabuleux et fastueux: "La magnificence et la galanterie n'ont jamais paru en France avec tant d'éclat que dans les dernières années du règne de Henri second. Ce prince était galant, bien fait et amoureux ; quoique sa passion pour Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois, eût commencé il y avait plus de vingt ans, elle n'en était pas moins violente, et il n'en donnait pas des témoignages moins éclatants." Mais ce tableau plein d'élégance et d'apparat est aussi un univers féroce, dans lequel règnent les ambitions et les jeux d'intérêts. C'est une toile mouvante et dangereuse, un monde de rivalités politiques et religieuses dans laquelle la galanterie, par le biais des mariages entre maisons aristocratiques, se révèle un instrument d'ascension sociale et de construction d'alliances. "L'ambition et la galanterie étaient l'âme de cette cour, et occupaient également les hommes et les femmes. Il y avait tant d'intérêts et tant de cabales différentes et les dames y avaient tant de part que l'amour était toujours mêlé aux affaires. et les affaires à l'amour." 
    Et pourtant, au milieu de tant de complots et d'intrigues menées sous les traits de l'amour, le roman met en scène un sentiment passionné et pur, celui qui unit la princesse de Clèves et le Duc de Nemours. Ce dernier, brillant séducteur pourtant rompu aux exercices des joutes amoureuses, se retrouve désarmé face à la beauté et à la noblesse de cette jeune fille croisée dans un bal à la cour. Renonçant à un prestigieux mariage avec Elisabeth d'Angleterre, il sacrifie sa raison, son ambition et sa carrière politique pour poursuivre une passion vouée au malheur. C'est donc un renversement total que met en scène le roman: jusqu'ici instrument de conquête et de pouvoir, synonyme d'ascension dans l'ordre social et matériel, l'amour devient une expérience intime et sublime, une élévation de l'âme et du coeur. 

dimanche 8 avril 2012

Madame de Lafayette - La Princesse de Clèves




    La Princesse de Clèves, classique de la littérature française depuis des décennies, a connu un curieux regain d'intérêt de la part du public grâce aux déclarations maladroites de Nicolas Sarkozy. Rappelons les faits. En février 2006, celui qui était alors encore simple candidat à la Présidence de la République a affirmé: "Un sadique ou un imbécile avait mis dans le programme [du concours d'attaché d'administration] d'interroger les concurrents sur La Princesse de Clèves. Je ne sais pas si cela vous est arrivé de demander à la guichetière ce qu'elle pensait de La Princesse de Clèves. Imaginez un peu le spectacle !". Une fois élu, il a tenu un discours similaire à l'occasion d'un déplacement à Lyon à la fin de l'année 2008 (vous pouvez consulter ici ses propos exacts). Influencé par ce contexte particulier, j'ai récemment relu le roman de Madame de La Fayette en me posant les questions suivantes: comment La Princesse de Clèves peut-elle éclairer le lecteur d'aujourd'hui, dans sa vie personnelle ou professionnelle? En quoi peut-elle lui être utile dans un univers dominé par les compétences techniques, commerciales, ou administratives?

    Comme la plupart des grands textes classiques, La Princesse de Clèves exige du lecteur moderne une concentration et une attention auxquelles ne l'ont pas habitué les écrans qui monopolisent d'ordinaire ses facultés intellectuelles. Passé le célèbre incipit ("La magnificence et la galanterie n’ont jamais paru en France avec tant d’éclat que dans les dernières années du règne de Henri second."), il doit retrouver son chemin au milieu d'une longue galerie de portraits historiques, et suivre un fil narratif certes linéaire, mais entrecoupé de quatre récits enchâssés illustrant les dangers de la passion amoureuse. Lire le roman de Madame de La Fayette, c'est donc cultiver la persévérance et le goût de l'effort. Ne sont-ce pas là des qualités appréciables dans la vie professionnelle? 

      Sur la forme, La Princesse de Clèves se distingue par un style sobre, simple et naturel. Selon l'usage de l'époque classique, Madame de La Fayette refuse l'effet pour l'effet, les métaphores coquettes, les ornements fleuris. En parlant de son roman, elle écrit dans une lettre à une amie "je le trouve très agréable, bien écrit, sans être extrêmement châtié [...]. Il n'y a rien de romanesque ni de grimpé" ("grimpé" désignant ici un style prétentieux, excessivement élevé). Il ne faut pas voir dans ces affirmations la manifestation d'un quelconque narcissisme, mais plutôt le jugement sûr d'une artiste qui fait tendre tous ses efforts vers la clarté, la concision et la simplicité. Tout au plus peut-on relever dans son roman une présence un peu trop fréquente des superlatifs et des hyperboles pour désigner les brillantes qualités des gentilshommes de la cour de Henri II, mais cela fait partie du style littéraire précieux. Dans l'ensemble, l'écriture de Madame de La Fayette est un modèle pour  les amoureux de la langue française, et son étude est plus que jamais nécessaire dans un monde où l'écrit retrouve toute sa place grâce à la multiplication des correspondances électroniques.

      Enfin, La Princesse de Clèves est un chef d'oeuvre d'analyse du sentiment amoureux et de ses dangers. Le roman montre la naissance de l'amour, ses élans, ses doutes et ses reflux, ses joies et ses souffrances, les jalousies et les peines terribles qu'il peut inspirer. C'est un ouvrage de casuistique amoureuse, une anthropologie fine qui explore les variations du coeur sur le mode de l'introspection. Sans doute la guichetière de M. Sarkozy n'en a-t-elle pas besoin pour apposer des coups de tampons derrière son guichet. Mais si elle veut s'élever vers de nouveaux horizons, aussi bien matériellement qu'intellectuellement, elle trouvera une bonne guide dans La Princesse de Clèves.