mardi 24 décembre 2013

Presque - Jacques Prévert














   De passage à Fontainebleau pour les fêtes de fin d'année, j'ai découvert sur la façade de l'hôtel de l'Aigle Noir ce poème de Jacques Prévert. Composé à la fin des années trente alors que le poète séjournait dans la ville impériale pour l'écriture du scénario du film Le Jour se lève (Marcel Carné, 1939), ce texte est un hommage à sa maîtresse de l'époque Claudy Carter. Il débute par l'évocation de la sculpture de Rosa Bonheur qui ornait l'entrée de l'hôtel, un grand taureau de bronze; puis son champ de vision s'étend pour embrasser la forêt et les réminiscences de moments heureux en compagnie de la femme aimée, ce "joli corps" qui est aussi un "bonheur aux yeux cernés". Par un calembour, la maîtresse est associée au nom de la sculptrice (bonheur/Bonheur), créant ainsi un sentiment de plénitude et d'unité entre le lieu et les moments agréables et insouciants qu'il a abrités. Mais cette parenthèse idyllique est menacée par le temps et l'argent ("Le malheur avec une montre en or"), puissances hostiles qui gagnent "presque" à tous les coups. Les derniers vers du poème racontent la lutte intérieure qui se joue entre ces deux forces opposées, jusqu'à la chute finale où l'adverbe "Presque" mis en valeur par le rejet laisse entendre la victoire in extremis des souvenirs heureux.

A Fontainebleau
Devant l’hôtel de l’Aigle Noir
Il y a un taureau sculpté par Rosa Bonheur
Un peu plus loin tout autour
Il y a la forêt
Et un peu plus loin encore
Joli corps
Il y a encore la forêt
Et le malheur
Et tout à côté le bonheur
Le bonheur avec les yeux cernés
Le bonheur avec des aiguilles de pin dans le dos
Le bonheur qui ne pense à rien
Le bonheur comme le taureau
Sculpté par Rosa Bonheur
Et puis le malheur
Le malheur avec une montre en or
Avec un train à prendre
Le malheur qui pense à tout …
A tout
A tout … à tout … à tout …
Et à tout
Et qui gagne « presque » à tous les coups
Presque.

dimanche 15 décembre 2013

La cupidité, c'est bien ?


      En lisant L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme, j'ai souvent pensé cette scène célèbre du film Wall Street d'Oliver Stone (1987), dans laquelle  le richissime spéculateur  Gordon Gekko dresse une brillante apologie de la cupidité devant un parterre de financiers et d'actionnaires : "Greed, for lack of a better word, is good. Greed is right. Greed works. Greed clarifies, cuts through, and captures, the essence of the evolutionary spirit. Greed, in all of its forms; greed for life, for money, for love, knowledge, has marked the upward surge of mankind and greed, you mark my words, will not only save Teldar Paper, but that other malfunctioning corporation called the U.S.A".  En effet, l'essai de Max Weber montre bien comment le protestantisme est parvenu à surmonter l'opposition dialectique entre l'argent et la spiritualité en faisant de l'accumulation d'argent par l'exercice d'une activité professionnelle un moyen de contribuer à la gloire de Dieu. Peut-on pour autant affirmer, comme le fait le personnage de Gordon Gekko, que "la cupidité, c'est bien" et, par une belle acrobatie de sophiste, transformer un vice en vertu ? Ce n'est en tout cas pas ce que dit Max Weber. Si son essai dresse effectivement l'éloge du capitalisme, il se concentre en fait sur une forme particulière  qui est celle du capitalisme rhénan du début du siècle (Max Weber écrit dans l'Allemagne de 1905), fondé sur l'activité industrielle et une certaine modération sociale dans laquelle patrons et ouvriers accomplissent leur vocation sur terre en travaillant ensemble et en bonne entente à l'accumulation de richesses  en vue d'un usage raisonnable. Il ne s'agit donc pas de l'ambition et de la soif de jouissance débridées qui animent les spéculateurs tels que le personnage (fictif) de Gordon Gekko ou son homologue (celui-là bien réel) de Bernard Madoff. Weber écrit ainsi dans la dernière partie de son ouvrage :" l'ascétisme protestant, agissant à l'intérieur du monde, s'opposa avec une grande efficacité à la jouissance spontanée des richesses et freina la consommation, notamment celle des objets de luxe."
   Personnellement, je trouve cette dichotomie entre capitalisme rhénan et capitalisme anglo-saxon (théorisée notamment par Michel Albert dans son ouvrage paru en 1991 "Capitalisme contre capitalisme") très séduisante intellectuellement, mais aussi très simpliste et confortable. Car le capitalisme , qu'il s'agisse de celui de l'Allemagne du début du siècle ou des salles de marché de Londres ou de Wall Street aujourd'hui, est avant tout un système fondé sur la recherche du profit individuel, et c'est bien là ce qui fait à la fois sa principale qualité et son premier défaut : qualité parce que la recherche du profit individuel est un puissant stimulant de l'activité économique, et défaut parce qu'elle engendre violence et inégalités sociales. 


dimanche 1 décembre 2013

L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme - Max Weber

   Une fois n'est pas coutume, j'ai mis à profit ces deux dernières semaines pour lire un ouvrage de sciences humaines, et plus précisément un livre de sociologie. En l'occurrence, il s'agit d'un classique : L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme. Dans ce court traité paru pour la première fois en 1905, le sociologue allemand Max Weber s'interroge sur les circonstances qui ont conduit à l'apparition du capitalisme moderne dans les sociétés occidentales . Prenant le contre-pied du matérialisme historique marxiste, il affirme que ce sont les formes de croyances spirituelles, et plus précisément l'ascétisme protestant, qui ont déterminé la naissance du capitalisme en tant qu'organisation rationnelle et systématique tournée vers la maximisation du profit. En effet, là où la religion catholique établit une opposition insurmontable entre l'argent et la spiritualité, allant jusqu'à faire de la richesse un obstacle au salut de l'âme ( "il est plus aisé pour un chameau de passer par le chas d'une aiguille que pour un riche d'entrer dans le royaume de Dieu" - Evangile selon Saint-Marc, X, 25), l'éthique protestante voit dans l'exercice d'un métier en vue de gagner de l'argent un moyen d'accomplir son devoir sur terre et, partant, de contribuer à la gloire de Dieu. C'est la notion luthérienne de la vocation, à laquelle le calvinisme ajoutera la théorie de la prédestination, selon laquelle Dieu a choisi de toute éternité ceux qui auront droit à la grâce et à la vie éternelle. Dans cette vision, notre vie ne dure qu'un moment bref et précieux, au cours duquel l'accomplissement de la volonté de Dieu dans l'exercice d'un métier viendra confirmer notre élection. Dès lors, le travail devient le but même de la vie et  un destin auquel le croyant doit se résigner, un commandement que Dieu fait à l'individu d'œuvrer à la perpétuation de la gloire divine. Dans ce système de pensée, l'accumulation de richesses est non seulement moralement permise, mais effectivement ordonnée et encouragée, et c'est ce qui en a fait le plus grand levier de l'ascension du capitalisme moderne.
    Si vous vous intéressez à l'économie et à l'histoire des idées politiques, je vous recommande vivement la lecture de cet essai. Il a le mérite d'être à la fois clair et court, donc abordable même si vos connaissances en philosophie se sont arrêtées en classe de terminale. Pour aller plus loin, je vous invite également à lire cet article de Scriptoblog, qui montre les limites du raisonnement de Max Weber. 

dimanche 17 novembre 2013

Après l'amour - Agnès Vannouvong


   "Il est minuit. Les visages des femmes se succèdent dans un défilé de mots et de masques. La séduction opère en silence. Ca zappe, frappe, sonne, mais pas à la porte. Sur des portails virtuels, les rencontres se poursuivent. […] L'amour se rencontre-t-il encore au coin de la rue ? La vraie vie est-elle virtuelle, dans la Toile, sur les réseaux sociaux ? Les mails à la place des lettres, les SMS pour les télégrammes. L'immédiateté. On claque des doigts. On peut tout avoir. Des vêtements plein les armoires, à peine essayés, des billets d'avions électroniques. Tout est à disposition. Quand commence l'histoire ? Que se joue-t-il derrière l'écran ? Les doigts basculent en azerty ou en qwerty. L'imagination s'emballe. Et souvent, la déception du corps réel." Ce passage est un condensé du roman d'Agnès Vannouvong,  Après l'amour .  Dans ce récit mené au pas de charge, une lesbienne trentenaire tente de se remettre d'une rupture en se lançant à corps perdu dans une quête frénétique  de rencontres amoureuses sur Internet et dans les bars du Marais. Dès l'incipit ("Ca se passe très vite. Paola me quitte."), la narration adopte un style nerveux, sec et incisif pour raconter la promiscuité des corps qui se cherchent, les moments de sensualité fugaces, l'urgence du désir et la soif insatiable de l'autre. Le ton, volontairement crû , ne s'embarrasse pas de préciosités pour décrire ces étreintes saphiques sans lendemain. Ici, les mots se bousculent, s'entrechoquent, se débattent pour dire le trop plein d'amour, de femmes et de sensualité.
    Est-ce que j'ai apprécié ce roman ? Oui, même si je dois admettre qu'il m'est arrivé d'éprouver une certaine lassitude face à l'enchaînement parfois un peu répétitif de scènes amoureuses dans la première partie du récit. Heureusement, dans la seconde, il ralentit, s'abandonne dans quelques moments de répit loin de Paris et de ses turbulences, comme si la narratrice avait besoin de s'éloigner de ses nuits de prédation sexuelle pour se retrouver. Dans un travail d'introspection, elle raconte alors ses origines laotiennes, sa mère exilée , son père effacé resté au pays, et le roman cesse d'être un catalogue de rencontres érotiques pour gagner une profondeur nouvelle. 

vendredi 1 novembre 2013

Moment d'un couple - Nelly Alard


 
   Dans Moment d'un couple, Nelly Alard raconte la descente aux enfers d'Olivier et Juliette, un couple de bobos quadragénaires parisiens confrontés à une crise conjugale. Mariés depuis une dizaine d'années et parents heureux de deux enfants, ils mènent une existence routinière et apparemment sans histoires, jusqu'à ce jour de mai 2003 où Olivier avoue sa liaison avec une élue socialiste brillante mais hystérique. Démarrant d'emblée sur un rythme soutenu qu'il ne quittera plus jusqu'à la fin, le roman s'ouvre sur la scène de l'aveu et se poursuit comme un thriller sentimental dans un affrontement à mort entre deux femmes désespérées. D'un côté Juliette, l'épouse trahie mais combative, louve maternelle éperdue et courageuse qui sort ses crocs pour protéger son mariage et ses enfants.  De l'autre Victoire, la maîtresse guerrière et tyrannique, acharnée et insatiable, capable du pire pour conquérir la proie sur laquelle elle a jeté son dévolu. Au milieu, Olivier, père attentionné et affectueux  pour ses enfants, mais un mari veule et lâche, incapable de rompre véritablement avec sa maîtresse. Dans ce récit, ce sont les femmes qui mènent la danse, une ronde des sentiments impitoyable dans laquelle les mots et le sexe deviennent des armes mortelles.
    Ecrit dans une prose fluide qui fait la part belle aux dialogues, le roman de Nelly Alard est d'une cruauté féroce qui captivera son lecteur jusqu'à la dernière page. Sorte de version moderne des Liaisons dangereuses, il s'empare avec justesse de quelques thèmes  chers à notre époque, parmi les quels on peut citer les habitudes des bobos parisiens, l'infidélité, la vie de couple, le mensonge, ou la maternité,  et les fond habilement dans un récit plein de tensions et de drame. Au passage, il aborde la question du féminisme, notamment en évoquant à de multiples reprises les différentes formes de violences que subissent les femmes, aussi bien sexuelles (Juliette a vécu un viol dans son passé) qu'économiques (sa carrière a subi un coup d'arrêt après son deuxième congé maternité) ou même physiques (à travers les allusions multiples à l'affaire Cantat-Trintignant qui a marqué l'actualité à l'été 2003). Mais il en montre aussi les contradictions en mettant en scène un combat entre deux femmes qui incarnent des visions opposées du féminisme : d'un côté, celui de Juliette, simple et de bon sens,  se joue au quotidien dans la vie professionnelle et familiale; de l'autre, celui de Victoire, ambitieux, militant, se déploie avec agressivité et ostentation dans la sphère des combats politiques et médiatiques. Entre les deux, l'auteur affiche discrètement sa préférence pour les idées de Juliette en créant habilement une certaine empathie entre le lecteur et son personnage d'épouse meurtrie.
    Un très bon roman, dont je vous recommande vivement la lecture. 

mercredi 16 octobre 2013

Un jour, je m'en irai sans en avoir tout dit - Jean d'Ormesson



   "Qu'ai-je tenté de faire dans ces pages qui progressent comme elles peuvent, tant bien que mal, cahin-caha ? J'ai tenté de donner une idée de ce monde où j'ai vécu, de ses rêves, de ses croyances et de ses manières d'être. Toute ma vie, je n'ai rien entrepris d'autre que de laisser un témoignage , évidemment insuffisant, sur notre histoire […]"  Voilà résumé, par ses propres mots, le projet littéraire auquel se livre Jean d'Ormesson dans son dernier ouvrage Un jour je m'en irai sans en avoir tout dit. Ce livre testament d'un auteur vieillissant est en quelque sorte le prolongement de ses précédents écrits, comme s'il n'était finalement qu'un chapitre de plus dans un récit plus vaste commencé aux origines du monde et aboutissant à Dieu. Son titre suggère lui-même cette continuité, en empruntant au poème d'Aragon Les Yeux et la mémoire le vers qui suit celui de son précédent roman:
             C'est une chose étrange à la fin que le monde,
             Un jour je m'en irai sans en avoir tout dit.
    Le lecteur familier de Jean d'Ormesson retrouvera donc ici les thèmes favoris de l'écrivain, pour la plupart déjà présents dans l'Histoire du Juif errant  (voir mon billet du 29 août dernier) : l'étonnement et l'admiration devant le spectacle du monde, la géographie et les voyages (avec une prédilection pour les régions méditerranéennes comme la Toscane ou les îles grecques),  l'histoire des hommes et de la pensée, l'amour, la littérature, et Dieu. Ils sont abordés sous la forme de chapitres courts - parfois à peine une page -rassemblés en trois parties :  dans la première "Tout passe",  Jean d'Ormesson raconte son enfance et son adolescence au château de Plessis-lez-Vaudreuil (en réalité Saint-Fargeau), son admiration pour son grand-père, et sa perplexité face à l'évolution rapide et surprenante de notre monde; la seconde, "Rien ne change", raconte la naissance de sa vocation d'écrivain, encouragée par l'amour de Marie, qui deviendra la femme de sa vie;  enfin, la dernière partie "Il y a au-dessus de nous quelque chose de sacré" constitue une longue méditation littéraire sur l'origine du monde, la pensée philosophie et scientifique, le temps, et le mystère de Dieu. L'ensemble est servi par un style fluide et léger, sur un ton gai qui affiche une modestie de bon goût et une coquetterie érudite. Bref, du Jean d'Ormesson. Ses lecteurs apprécieront, les autres hausseront les épaules avec une mine légèrement agacée. 

dimanche 29 septembre 2013

Un père en colère - Jean-Sébastien Hongre (2/2)


   Pour illustrer la conclusion de mon précédent billet (Un père en colère est il un roman de droite ? Il serait simpliste de le réduire à cela), je voudrais citer ici mon passage préféré du roman de Jean-Sébastien Hongre. Venus à l'hôpital pour veiller sur Nathalie après l'accident qui a failli lui coûter la vie, Stéphane et Bruno échangent quelques propos au sujet des circonstances qui ont conduit à cette catastrophe. Très vite, Stéphane condamne le comportement égoïste et irresponsable de ses enfants Fred et Léa, et il se voit repris par son beau-père soixante-huitard :
"- Tu racontes n'importe quoi !
- Ce sont des insatiables, des capricieux, des menteurs ! Comme toutes ces bandes de racailles de merde !
- Ho, arrête, arrête avec ton discours de facho !
- Facho ? Moi ! Mais qui sont les fachos de nos jours ? C'est quoi les valeurs des fachos ? Ce n'est pas la religion de la force ? La puissance du groupe devant l'individu ? Le culte du corps musclé, de la dureté, de l'agressivité en tout ? Le mépris de la femme ravalée au rang de pouliche ou de prostituée ? L'homophobie ? La haine de l'autre ? Ce que je te décris, crois-moi, ce sont les valeurs de Fred et de ses potes [...].
- Tu fais des amalgames.
- Et le contrôle du territoire ? Ce n'est pas une autre valeur de facho ?
- Tu délires, il n'y a pas d'idéologie politique chez ton fils.
- Tu parles, l'amour de la race a été remplacé par le dieu fric, c'est tout. Mon fils et ses copains, ils rêvent de BMW, de putes et de chaînes en or. Mais au fond, ce sont les mêmes que les Sections d'assaut des années 30 quand il s'agit d'être brutaux. Ils occupent le territoire et font régner la terreur [...]. C'est l'ultraminorité qui impose sa loi par la force et l'intimidation, au prétexte qu'ils seraient les victimes du système."
  Ce dialogue établit un parallèle intéressant et - à mon avis pertinent - entre l'idéologie fasciste et la violence qui règne dans certaines cités. Il répond aussi de manière argumentée et originale à l'accusation galvaudée de fascisme jetée sans discernement à la face de tout discours réclamant le rétablissement de l'autorité. 

dimanche 22 septembre 2013

Un père en colère - Jean-Sébastien Hongre

   «Lorsque les pères s’habituent à laisser faire les enfants, lorsque les fils ne tiennent plus compte de leurs paroles, lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter, lorsque finalement les jeunes méprisent les lois parce qu’ils ne reconnaissent plus au-dessus d’eux l’autorité de rien et de personne, alors c’est là en toute beauté et en toute jeunesse le début de la tyrannie.» Je me rappelle avoir découvert cette citation de Platon sur un feuillet épinglé au mur d'un commissariat de Bordeaux. Dans ce temple de l'ordre républicain, elle déployait toute sa signification avec force et clarté. En lisant le roman Un Père en colère  de Jean-Sébastien Hongre cette semaine, je me suis dit qu'elle aurait pu y figurer en épigraphe. Ce livre court - à peine deux cents pages - raconte le désarroi d'un père face à ses deux enfants à la dérive dans une cité imaginaire de la banlieue parisienne. Stéphane, la quarantaine, vit séparé de Nathalie, avec qui il a eu deux enfants, Fred et Léa. A l'adolescence, ces derniers se sont progressivement affranchis de l'autorité de leurs parents pour vivre la vie des gamins de la cité, faite de trafics de drogues et de virées nocturnes en compagnie de "kairas", ces caïds qui font régner la terreur dans les quartiers. Nathalie, alors qu'elle était encore une jeune professeur de français idéaliste, a fait le choix de venir enseigner à Saugny, une banlieue défavorisée au nord de Paris. Face à ses enfants qu'elle ne reconnaît plus, elle sombre chaque jour davantage dans la dépression, et finit par se jeter en voiture contre un mur un soir de déprime. Gravement blessée, elle reste durant plusieurs semaines dans le coma. Stéphane lui rend visite au chevet de son lit d'hôpital, et chaque jour sa colère grandit contre l'égoïsme et le laxisme qui ont éloigné ses enfants et abouti à ce gâchis. Un jour, il couche par écrit sa fureur face à une société devenue l'ennemie des valeurs éducatives en créant un blog qui connaît un succès fulgurant, au point d'attirer l'attention des médias. Devenu célèbre après son passage à la télévision sur TF1 et M6, Stéphane s'attire l'animosité de toute la cité, et surtout celle de ses propres enfants. Désormais indifférent à son travail, il est licencié et finit par s'abîmer dans la tristesse et la solitude, jusqu'au jour où un nouveau passage dans une émission de téléréalité va précipiter les événements.
    Jean-Sébastien Hongre mène son récit à la manière d'un thriller, dans un style sobre et dénué d'affectation, en découpant la narration en chapitres courts et taillés au couteau, comme pour mieux refléter la violence et la brutalité de la société qu'il décrit. Il en résulte un roman haletant qui se lit d'une traite. A la fin, le lecteur est à la fois conquis et un peu amer tant la démonstration est sombre et implacable. Car Un père en colère est aussi et surtout une charge contre l'idéologie soixante-huitarde, incarnée ici par Bruno, le père de Nathalie, et par quelques sociologues pontifiants invités sur les plateaux des talks shows et des émissions de téléréalité. En rejetant l'autorité et les valeurs morales, ils ont livré l'éducation de nos enfants aux rappeurs américains bling bling, à la pornographie au consumérisme égoïste, au mercantilisme de la téléréalité, et au culte de l'indifférence et de la violence.
   Un père en colère  est-il un roman de droite ? On pourrait le croire, si l'on en juge par sa vision pessimiste et par les thèses qu'il défend. Mais il serait simpliste de le réduire à cela, parce que sa réhabilitation de l'autorité est aussi un plaidoyer pour la bienveillance et l'humanisme, et une apologie du modèle républicain d'intégration par l'éducation, incarné dans le roman par Kamel, un beur qui échappe à la vie de la cité en préparant les concours des grandes écoles d'ingénieurs. 

dimanche 15 septembre 2013

Visite du Palais rose au Vésinet, maison du poète Robert de Montesquiou



   A l'occasion des journées du patrimoine, j'ai visité le Palais rose au Vésinet. Ouvert quelques jours seulement durant l'année, cette réplique du Grand Trianon de Versailles a accueilli de 1908 à 1921 le poète et dandy Robert de Montesquiou, resté célèbre à jamais dans l'histoire littéraire pour avoir servi de modèle au baron de Charlus dans A la Recherche du temps perdu. Selon la notice biographique que lui consacre wikipedia, il se serait exclamé en découvrant le Palais rose : "Si cette maison, qui n'est pas à vendre, et que d'ailleurs mes moyens modestes ne semblent guère me mettre en état d'acquérir, si cette maison improbable, impossible et pourtant réelle, n'est pas à moi demain, je meurs !". Conquis par la beauté classique et discrète de ce joyau niché dans la verdure du parc des Ibis, le visiteur d'aujourd'hui est tenté de reprendre à son compte cette exclamation. S'il est encore en vie après la visite, il pourra se consoler en consultant le site de la société d'histoire du Vésinet, qui en conserve fidèlement la mémoire. 


vendredi 6 septembre 2013

Mes choix parmi les nouveautés de la rentrée littéraire



   Parmi les nombreuses parutions de la rentrée littéraire, j'ai jeté mon dévolu sur trois ouvrages dont l'auteur et le sujet ont retenu mon attention. Le premier, Un jour je m'en irai sans en avoir tout dit, est le dernier roman de Jean d'Ormesson, un écrivain que j'ai redécouvert avec plaisir cet été en lisant l'Histoire du Juif errant (voir mon dernier billet sur ce blog). Si j'en crois la critique publiée par Fançois Busnel dans L'Express, on retrouve dans ce nouveau récit les thèmes habituels chers à l'auteur : l'admiration devant la beauté du monde, l'amour, les femmes mystérieuses, les îles de la Méditerranée, l'histoire, tous ces ingrédients que j'ai appréciés dans l'Histoire du Juif errant. Voilà qui est de bon augure.
   Les deux autres romans racontent des amours compliquées : errances saphiques effrénées et compulsives chez Agnès Vannouvong dans Après l'amour, infidélités conjugales et crise des sentiments dans l'univers des bobos trentenaires chez Nelly Allard dans Moment d'un couple. Tout un programme...

jeudi 29 août 2013

Histoire du Juif errant - Jean d'Ormesson (2)


  
    Durant mes vacances, j'ai avalé les 600 pages de l'Histoire du Juif errant, le beau roman que Jean d'Ormesson consacre à cette figure célèbre déjà mise en littérature avant lui par des écrivains comme Guillaume Apollinaire, Eugène Sue ou Alexandre Dumas. Pour ceux qui ne le connaissent pas, le mythe du juif errant est celui d'Ahasvérus, un cordonnier galiléen condamné à marcher jusqu'à la fin des temps pour avoir, par jalousie et dépit amoureux, refusé un verre d'eau à Jésus sur le chemin de croix. Dans la version qu'en donne le malicieux académicien, le juif errant est un personnage énigmatique et volubile qui raconte ses souvenirs à un jeune couple rencontré au pied de la Douane de mer à Venise, en face du palais des Doges et de San Giorgio Maggiore.  Le choix de ce lieu n'est bien entendu pas fortuit : dans son ouvrage, Jean d'Ormesson fait du juif errant un esthète contemplatif et philosophe,  et une ville chargée de souvenirs, de passions et de beautés artistiques comme Venise constitue donc le théâtre idéal pour accueillir le récit de ses péripéties (les mauvaises langues ajouteront qu'il était effectivement peu probable qu'un comte et ancien éditorialiste au Figaro situe son récit à la Courneuve ou dans la zone industrielle de Florange, mais c'est une autre histoire…). A travers les aventures d'Ahasvérus, le roman promène son lecteur dans l'histoire des hommes avec une érudition virtuose et papillonnante. Dans sa longue odyssée à travers les siècles et les continents, le juif errant nous emmène ainsi successivement  en Galilée à l'époque de Jésus Christ, dans la Rome de Néron et de Poppée; il nous offre le spectacle du sac et de la chute de la cité impériale sous les assauts des envahisseurs Wisigoths, nous raconte les guerres contre les Hérules d'Odoacre, le renversement de l'empereur Justinien à Constantinople,  la conversion de Saint-François d'Assise et la fondation de l'ordre des franciscains dans l'Italie du Moyen-âge, la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb, la Révolution française et l'émigration aristocratique, la campagne impériale de Napoléon et à la retraite de Russie, etc. Dans une grande variété de styles, la narration  marie avec élégance et subtilité le roman classique, la littérature épistolaire (la lettre de Ponce Pilate, Procurateur de Judée, au sénateur Publius Sulpicius Quirinus), le théâtre (voir la très belle scène dans laquelle Marie de Magdala vient implorer la grâce de Jésus dans le palais du Procurateur ) ou la poésie. Cela fait de l'Histoire du Juif errant un roman vivant et ludique, une lecture plaisante à la coquetterie savante et foisonnante.  En somme, une belle lecture d'été. 

  

jeudi 22 août 2013

Lacoste - Château du marquis de Sade


    Me voici de retour à mon bureau après 3 semaines de vacances dans le sud de la France, entre Sanary, Port-Grimaud et Le Lubéron. J'ai mis à profit cette longue pause pour achever la lecture du roman de d'Ormesson Le Juif errant, que j'ai adoré, et entamer la trilogie de Murakami 1Q84, qui me passionne déjà. Je vous en dirai plus bientôt sur ce blog.
   J'ai également visité quelques villages pleins de charme, dont celui de Lacoste, qui abrite le château du marquis de Sade. Wikipedia nous apprend qu'il a notamment servi de modèle au château de Silling dans Les Cent Vingt journées de Sodome. Dans son roman, Sade nous apprend que les boudoirs de ses appartements "offraient tout ce que peut désirer la lubricité la plus sensuelle, et même avec recherche." A voir aujourd'hui ces belles ruines endormies sous le soleil de Provence, on peine à croire qu'elles puissent être le théâtre d'orgies scélérates. Mais avec un peu d'imagination, la littérature fait beaucoup de choses...


mardi 30 juillet 2013

Histoire du Juif errant - Jean d'Ormesson



   J'ai entrepris cette semaine la lecture de l'Histoire du Juif errant de Jean d'Ormesson. Dans ce roman publié en 1991, l'écrivain revisite à sa façon le mythe d'Ahasvérus, Juif condamné à marcher éternellement pour avoir, par jalousie et dépit amoureux, refusé un verre d'eau à Jésus sur le chemin du Calvaire. Dans ce récit tourbillonnant à l'érudition légère et nonchalante, Jean d'Ormesson dresse le tableau de l'histoire de l'humanité jusqu'à nos jours. Pour l'instant, je n'en suis qu'au début de la deuxième partie, mais déjà je suis conquis. J'y reviendrai sur ce blog dans les jours qui viennent. 

lundi 22 juillet 2013

Crépuscule - Victor Hugo


  En feuilletant le recueil des Contemplations (Victor Hugo), je suis tombé par hasard sur ce très beau poème tiré du livre deuxième : Crépuscule. Il s'ouvre sur le tableau d'un étang immobile à la tombée de la nuit. Figé dans les premières lignes, le paysage se met rapidement à frissonner et à s'animer sous le souffle mystérieux d'une Vénus en mouvement qui parcourt la forêt et les collines. Bientôt, les sentiers et les sépulcres sont réveillés. Le brin d'herbe susurre alors son injonction vibrante  "Aimez-vous !", comme en écho au Carpe Diem ou au "Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie" des ancêtres Horace et Ronsard. Dans un syncrétisme qui unit la foi chrétienne aux cultes antiques de l'amour et de la fertilité, le poème se transforme alors en un hymne à l'amour et à la vie et célèbre le triomphe d'Eros sur Thanatos.


L'étang mystérieux, suaire aux blanches moires,
Frisonne; au fond du bois la clairière apparaît ;
Les arbres sont profonds et les branches sont noires ;
Avez-vous vu Vénus à travers la forêt ?

Avez-vous vu Vénus au sommet des collines ?
Vous qui passez dans l'ombre, êtes-vous des amants ?
Les sentiers bruns sont pleins de blanches mousselines;
L'herbe s'éveille et parle aux sépulcres dormants.

Que dit-il, le brin d'herbe ? et que répond la tombe ?
Aimez, vous qui vivez ! on a froid sous les ifs.
Lèvre, cherche la bouche ! aimez-vous ! la nuit tombe;
Soyez heureux pendant que nous sommes pensifs.

Dieu veut qu'on ait aimé. Vivez ! faites envie,
O couples qui passez sous le vert coudrier.
Tout ce que dans la tombe, en sortant de la vie,
On emporta d'amour, on l'emploie à prier.

Les mortes d'aujourd'hui furent jadis les belles.
Le ver luisant dans l'ombre erre avec son flambeau.
Le vent fait tressaillir, au milieu des javelles,
Le brin d'herbe, et Dieu fait tressaillir le tombeau.

La forme d'un toit noir dessine une chaumière;
On entend dans les prés le pas lourd du faucheur;
L'étoile aux cieux, ainsi qu'une fleur de lumière,
Ouvre et fait rayonner sa splendide fraîcheur.

Aimez-vous ! c'est le mois où les fraises sont mûres.
L'ange du soir rêveur, qui flotte dans les vents,
Mêle, en les emportant sur ses ailes obscures,
Les prières des morts aux baisers des vivants.

dimanche 14 juillet 2013

Rome - Dominique Fernandez

   

   En cette période estivale, à défaut de partir pour une destination lointaine ou exotique, j'ai jeté mon dévolu sur quelques livres et récits de voyages, parmi lesquels le très beau Rome de Dominique Fernandez. L'écrivain et académicien est célèbre pour son amour de l'Italie, à laquelle il a notamment consacré un Dictionnaire amoureux. Dans Rome, il promène ses lecteurs au milieu des églises et des ruines antiques de la ville éternelle. C'est donc à une escapade littéraire et érudite qu'il nous convie, sans pour autant céder au pédantisme ou aux exercices d'admiration convenue. S'il cite volontiers Stendhal, Goethe ou Chateaubriand, il n'hésite pas à afficher son mépris pour l'éloquence exclamative et pompeuse de Poe traduit par Mallarmé. Plus loin, il partage avec nous ses impressions devant les pins de la villa Médicis, sur quelques pages magnifiquement illustrées par les photos de Ferrante Ferranti. Si, comme moi, vous êtes condamné à rester encore quelques semaines à Paris, lisez ce beau livre, il vous offrira un dépaysement ravissant pour l'esprit. 

dimanche 30 juin 2013

Le Sylvain - Adolphe Retté

Lagny-artiste

   Le mois dernier, en flânant dans une brocante, j'ai acheté pour deux sous un exemplaire d'une revue littéraire de 1901 intitulée Lagny Artiste et publiée par l'Union artistique et littéraire du canton de Lagny. Consacrée à l'histoire et à la littérature de la Brie, cette revue aujourd'hui disparue est encore consultable ici sur le site de la BNF Gallica.  Les textes qu'elle contient ont comme point commun de raconter les beautés de la Brie sur un mode lyrique versant parfois dans la préciosité. Une curiosité littéraire amusante. J'y ai relevé ce poème d'Adolphe Retté, consacré au Sylvain Collinet qui est, avec Denecourt, le grand artisan des sentiers tracés dans la forêt de Fontainebleau.

                     LE SYLVAIN
  
Passant, arrête-toi, contemple le Sylvain
Que t'offre la forêt de songe et de mystère,
Unis ta voix au chœur des aînés de la terre :
Le hêtre, le bouleau, le grand chêne et le pin.

Ces sentiers sinueux où fleurit la bruyère,
Il les trace, il les ouvre à ton pas incertain,
Les genêts d'or lui font un nimbe de lumière
Et les grès assouplis tressaillent sous sa main.

Par lui la source chante et la grotte profonde,
Tandis qu'au seuil les faunes roux mènent leur ronde,
Attire le rêveur en son obscurité.

Or voici : les amants de la forêt sauvage,
En l'honneur du Sylvain révélant sa beauté

Sur ce roc sourcilleux ont placé cette image. 

Lagny-artiste

dimanche 23 juin 2013

Lion Feuchtwanger - Le Diable en France


   Dans Le Diable en France, l'écrivain juif et antifasciste allemand Lion Feuchtwanger fait le récit de son internement de mai à juillet 1940 au camp des Milles, une ancienne tuilerie située à proximité d'Aix-en-Provence. Ayant fui l'Allemagne nazie dès 1933, il s'était fixé en France à Sanary, près de Toulon, au milieu de la colonie d'écrivains et artistes allemands et autrichiens que j'ai déjà évoquée dans mon billet du 11 mai. Pendant sept années, il y a vécu "heureux comme Dieu en France", selon le dicton germanique ("wie Gott in Frankreich").  Il écrit ainsi : "J'ai profité, tous les sens en éveil, de la beauté des paysages et de l'insouciance qui caractérise la vie au bord de la Méditerranée." Mais cette existence paisible ne durera qu'un temps. Dès 1939, les nuages s'assombrissent. Le 3 septembre, la France déclare la guerre à l'Allemagne. Ressortissant d'une puissance ennemie, Lion est interné une première fois au camp des Milles. Il fait ainsi une première expérience de l'absurdité bureaucratique française, qui conduit à traiter en ennemi un intellectuel déchu de sa nationalité allemande par les nazis en raison de ses idées antifascistes. Ce premier séjour au camp durera guère plus d'une semaine, mais il lui laissera un goût amer.
  En mai 1940, alors que la Troisième République essuie de cinglants revers face à la puissante armée hitlérienne, les autorités françaises publient un décret invitant les ressortissants allemands ou autrichiens âgés de dix-sept à cinquante-six ans à se présenter d'eux-mêmes aux services de police pour être internés. Séparé de sa femme Marta, Lion Feuchtwanger se rend donc pour la seconde fois au camp des Milles. Durant près de trois mois, il vivra au milieu de ses compatriotes dans la poussière et la crasse de cette ancienne usine de briques et de tuiles. Dans Le Diable en France, il raconte la privation de liberté, les barbelés, la promiscuité, les odeurs nauséabondes,  la dysenterie, la queue devant les latrines, la cuisine médiocre, les petits trafics en tous genres, les relations entre les détenus, l'ennui, les travaux absurdes, et surtout  l'épuisement des corps, le désespoir et l'angoisse qui saisissent les prisonniers.
   Dans l'introduction de son récit, l'intellectuel humaniste qu'est Lion Feuchtwanger s'efforce de comprendre les raisons d'une telle violence, mais il finit par avouer son impuissance : "je pourrais avancer mille et une raisons qui expliquent pourquoi les choses […] ont dû nécessairement se dérouler comme elles se sont déroulées. […] Mais au fond de moi-même je sais que je ne connais pas la moindre cause de cette confusion barbare dans laquelle nous nous débattons tous aujourd'hui."  Impuissant à expliquer le mal, il parvient néanmoins à le nommer et à le décrire. Prenant le contre-pied du proverbe, il lui donne le nom de Diable en France et le caractérise ainsi : "Je ne crois pas que notre malheur soit dû à de mauvaises intentions de leur part, je ne crois pas que le diable auquel nous avons eu affaire en France en 1940 ait été un diable particulièrement pervers qui aurait pris un plaisir sadique à nous persécuter. Je crois plutôt que c'était le diable de la négligence, de l'inadvertance, du manque de générosité, du conformisme, de l'esprit de routine, c'est-à-dire ce diable que les Français appellent le je m'en foutisme.» Le diable qui s'empare de lui et de ses compatriotes  - alors même que le pays n'est pas encore tombé sous la coupe du gouvernement de Vichy et de ses lois antijuives - présente le visage bonhomme d'une bureaucratie française désorganisée, capable d'infliger des souffrances physiques et psychiques à ses victimes non par une volonté consciente d'anéantissement, comme ce sera le cas dans les camps de concentration et d'extermination nazis, mais simplement par bêtise et incompétence.
    Lion Feuchtwanger finira par échapper aux griffes de son diable français. Au milieu de la débâcle, les autorités du camp prendront la décision de transférer ses détenus en train à Bayonne avant l'arrivée des troupes nazies. Au terme d'un voyage éprouvant dans un train surpeuplé, les prisonniers des Milles finiront par échouer au camp de la ferme Saint-Nicolas, près de Nîmes . Conscient du risque de mort qui pèse sur lui sous le nouveau gouvernement désormais allié de l'Allemagne nazie, Lion Feuchtwanger finira par s'enfuir à Marseille en compagnie de sa femme grâce à l'aide de quelques Français courageux et solidaires. Il traversera ensuite  les Pyrénées et se rendra Espagne, puis au Portugal, d'où il embarquera finalement à destination de New York. Aussitôt débarqué aux Etats-Unis, il entreprendra la rédaction de son récit. Paru en 1942, Le Diable en France restera inachevé pour protéger la vie de ceux qui l'ont aidé à s'évader et qui ont depuis poursuivi leurs activités semi-clandestines. Ecrit à la première personne, ce récit autobiographique à la subjectivité revendiquée constitue un témoignage précieux sur un épisode méconnu de la seconde guerre mondiale et une mise en garde contre ce premier pas vers la barbarie que constitue l'indifférence à l'autre et à ses souffrances. 

dimanche 2 juin 2013

La Veuve Bosca - René Schickelé


   J'ai mis plus de trois semaines à achever La Veuve Bosca, que j'avais pourtant commencé avec enthousiasme après mon séjour sanaryen. Ce manque d'entrain est un signe qui ne trompe pas : je l'avoue, je ne me suis guère passionné pour l'histoire de cette veuve dont le deuil ostentatoire suscite l'incompréhension et les interrogations des habitants de Ranas-sur-Mer, petit village provençal proche de Toulon directement inspiré de Sanary-sur-Mer (vous aurez bien évidemment reconnu le quasi-anagramme).  Dans la préface de l'ouvrage, le célèbre écrivain allemand Thomas Mann loue le génie littéraire de son auteur, l'alsacien René Schickelé, qui allie la grâce et l'esprit de l'héritage français, à "une certaine liaison intime avec la nature, la communion avec la terre et le paysage allant jusqu'au panthéisme […], son complément allemand".  Bien que n'ayant pas été sensible au "génie littéraire" du romancier (mais peut-être ne l'ai-je pas lu avec assez d'attention?), je partage l'analyse de Thomas Mann. Ce que j'ai le plus apprécié dans La Veuve Bosca, ce sont les descriptions des paysages provençaux, omniprésents tout au long du récit. Ecrivain de terroir et provençal d'adoption, René Schickelé met en scène à chaque chapitre toute la beauté et l'éclat des fleurs d'amandiers, des agaves, de la valériane, des pins et des oliviers; son roman est un hymne d'amour à la région et à ses paysages, résumé par cette phrase qui revient comme un leitmotiv au fil des pages : "en Provence, les saisons changent doucement dans la nuit. Tu ne les vois pas, tu ne les entends pas venir. Un beau matin, tu ouvres les yeux, et tu possèdes un nouveau trésor."

samedi 11 mai 2013

Sanary, la "capitale de la littérature allemande"





Je rentre de dix jours de vacances à Sanary, sur la Côte d'Azur, où j'ai consacré une bonne partie de mon temps à mon activité favorite : traîner dans les cafés, en particulier ceux du port, Le National et La Marine. J'y ai repéré une plaque commémorative discrète qui rappelle le passé de "Capitale de la littérature allemande" de ce village paisible sur les rives de la Méditerranée. En effet, de 1933 à 1942, Sanary a abrité une colonie d'une cinquantaine d'intellectuels et écrivains allemands fuyant le nazisme, parmi lesquels Bertolt Brecht, Thomas Mann, Lion Feuchtwanger, René Schikelé, Franz Werfel, Hermann Kesten ou Ludwig Marcuse, pour n'en citer que quelques uns. Ils se retrouvaient dans les cafés du port, comme le rappelle Christian Soleil dans cet article où il cite un extrait du livre Le Poète du café (Dichter im Cafe) de Hermann Kesten : "Lorsqu'on vit en exil, le café devient à la fois la maison familiale et la patrie, l'église et le parlement, un désert et un lieu de pèlerinage, le berceau des illusions et le cimetière ... En exil, le café devient l'endroit unique où la vie continue …".
   Malheureusement, cette période paisible n'a duré qu'un temps. Avec l'invasion allemande et l'arrivée au pouvoir du gouvernement de Vichy, les intellectuels allemands de Sanary seront déportés au camp des Milles près d'Aix-en-Provence, ou bien contraints de s'exiler vers d'autres pays plus accueillants. Ils nous ont laissé de leur séjour quelques livres comme La Veuve Bosca (René Schikelé) ou bien Le Diable en France (Lion Feuchtwanger). J'ai déjà commandé ces ouvrages et ferai part de mes impressions de lecture sur ce blog d'ici quelques semaines. 

jeudi 2 mai 2013

Les Pas - Paul Valéry



   "Mes vers ont le sens qu’on leur prête. Celui que je leur donne ne s’ajuste qu’à moi, et n’est opposable à personne. C’est une erreur contraire à la nature de la poésie, et qui lui serait mortelle même, que de prétendre qu’à tout poème correspond un sens véritable, unique, et conforme ou identique à quelque pensée de l’auteur." C'est par cette réponse malicieuse que Paul Valéry traite la délicate question de l'interprétation de son œuvre poétique et de la poésie en général. Ce faisant, il affirme la très grande liberté du lecteur et apporte un baume apaisant à tous ceux qui s'angoissent à l'idée de ne pas comprendre la signification d'un poème.
   Les Pas constitue une bonne illustration de cette conception de la poésie. Dans ce petit poème lyrique tiré du recueil Charmes, le poète s'adresse à une figure féminine indéterminée et savoure le son de ses pas dans l'attente d'une rencontre qui promet d'être fertile et créatrice. Est-ce l'inspiration qui vient le toucher de sa grâce, ou bien une amante qui vient se glisser dans son lit ? Paul Valéry, adepte de la simplicité, préférait la seconde interprétation, et voyait dans Les Pas un petit poème purement sentimental. Qu'importe ! Le lecteur est libre de juger par lui-même et de comprendre ce poème comme il le voudra. Finalement, l'essentiel n'est probablement pas de lui donner un sens, mais de goûter le rythme régulier de sa composition (quatre quatrains d'octosyllabes) suggérant une marche lente, souple et continue, la musicalité de ses sonorités, et la fécondité des images par lesquelles il associe les thèmes de la création poétique et de la rencontre amoureuse.

Les pas, enfants de mon silence,
Saintement, lentement placés,
Vers le lit de ma vigilance
Procèdent muets et glacés.

Personne pure, ombre divine,
Qu'ils sont doux, tes pas retenus !
Dieux !... tous les dons que je devine
Viennent à moi sur ces pieds nus !

Si, de tes lèvres avancées,
Tu prépares pour l'apaiser,
A l'habitant de mes pensées
La nourriture d'un baiser,

Ne hâte pas cet acte tendre,
Douceur d'être et de n'être pas,
Car j'ai vécu de vous attendre,
Et mon coeur n'était que vos pas.

samedi 20 avril 2013

Claire Legendre - Vérité et amour



   Le dernier livre de Claire Legendre, Vérité et amour, emprunte son titre à une phrase par laquelle Vaclav Havel résumait l'esprit de la révolution de velours qui fit chuter le régime socialiste en Tchécoslovaquie en novembre 1989 : "La vérité et l'amour doivent triompher du mensonge et de la haine". Ce roman raconte l'histoire de Francesca, une professeur d'histoire-géographie originaire de Nice venue suivre son mari expatrié  dans les frimas de la capitale tchèque. Conseiller culturel à l'ambassade de France, ce dernier est davantage soucieux de la progression de sa carrière que du bonheur de son épouse. Aliénée dans ce pays inconnu dont elle ne parle pas la langue, malheureuse dans son couple qui bat de l'aile, Francesca mène la vie dorée et désoeuvrée de "femme d'expat' ".  Après quelques semaines d'errances dans les rues et les cafés de cette ville étrangère, elle commence à se reconstruire en donnant des cours de français à des Tchèques désireux d'apprendre notre langue. 
    Ce récit est celui d'une initiation et d'une libération. Ancienne adhérente de la Jeunesse communiste, Francesca a rencontré son mari sur les bancs de la fac, et elle partage avec lui de solides convictions d'intello bobo de gauche. Elle quitte la France au moment de l'élection de Nicolas Sarkozy, qu'elle associe dans l'incipit du roman à la déliquescence de son couple : "Sarkozy a été élu et nous avons cessé de faire l'amour." Venue à Prague dans l'espoir de redonner vie à un amour déclinant, elle va en quelque sorte vivre sa propre révolution de velours, remettant en cause sa vision du monde et de son mariage jusqu'à ce que la vérité de ses aspirations profondes triomphe du carcan de mensonges et de froide détestation dans lequel elle vivait enfermée. A Prague, au contact de son petit groupe d'élèves, elle découvre une univers inversé dans lequel l'idéologie communiste n'est pas le visage de la résistance à un système de domination, mais le symbole même de l'oppression, tandis que le capitalisme libéral porte l'espoir d'une vie meilleure. Elle effectue ainsi un cheminement intellectuel qui l'amène à nuancer et enrichir ses convictions sans pour autant y renoncer. Parallèlement, elle est amenée à porter un autre regard sur son mariage : au départ résignée face à l'indifférence froide et goujate de son mari infidèle, elle finit par ouvrir les yeux et découvrir que l'idéaliste humaniste qu'elle a aimé autrefois s'est transformé en un arriviste ordinaire capable de sacrifier ses collègues pour faire progresser sa carrière. A son tour, elle finit par le tromper, sinon en actes, du moins en intention, et par se détacher complètement de lui. A la fin du récit, transformée intellectuellement et libérée sentimentalement, elle s'envole pour une nouvelle vie à Montréal.
  J'ai bien aimé ce livre. Construit sous la forme de chapitres courts dont les titres sont autant d'allusions à l'histoire, l'actualité ou la littérature ("Visages humains", "L'occasion de se taire", " L'ère du soupçon", " La putain de la République"), il est mené à une rythme vif dans un style qui sait emprunter aussi bien au registre littéraire qu'à la langue triviale, notamment lorsqu'il évoque le désir et les chassés-croisés amoureux. Tour à tour roman psychologique, chronique politique, récit de voyage ou roman d'espionnage, il saura vous tenir captivé jusqu'à la dernière page, et je ne saurais trop vous conseiller de le lire. 

dimanche 7 avril 2013

Voyage dans la Péninsule Olympique, cadre des romans Twilight


 Voilà près de trois semaines que je n'ai rien publié sur ce blog. La raison en est très simple : j'étais en voyage aux Etats-Unis, plus précisément à Seattle, sur la côte ouest. J'ai mis à profit ce séjour pour visiter la Péninsule Olympique, à l'extrême nord-ouest de l'Etat de Washington, qui se trouve également être le lieu des aventures vampiresques de Bella, l'héroïne de la série Twilight. Il y a trois ans, je m'amusais sur ce blog à commenter les descriptions des paysages de Stephenie Meyer : 

« La vue était toujours aussi époustouflante. Les vagues couleur acier, même par beau temps, s’abattaient, moutonneuses, sur la côte rocheuse grise. Des îles aux falaises escarpées émergeaient des eaux du port ; leurs sommets étaient découpés en multiples pics et plantés de hauts sapins austères. La plage n’était qu’une mince bande de sable le long de l’eau, vite remplacée par des millions de grandes pierres lisses qui, de loin, paraissaient uniformément ardoise mais qui, de plus près, couvraient toutes les palettes de la roche : ocre foncé, vert océan, lavande, gris-bleu, or terne. La laisse de la haute mer était jonchée de bois flotté, énormes troncs blanchis par les vagues salées, certains amalgamés à la lisière de la forêt, d’autres gisants, isolés, juste au-delà de l’atteinte du ressac. Un vent vif, frais et chargé de sel soufflait du large. Des pélicans flottaient au gré de la houle tandis que des mouettes blanches et un aigle solitaire tournoyaient au-dessus. Les nuages bordaient toujours le ciel, menaçant de l’envahir à tout moment mais, pour l’instant, le soleil brillait bravement dans son halo bleu. »

   Eh bien, je dois avouer qu'elles sont finalement assez fidèles. Même si je n'ai pas eu le temps de pousser mon périple jusqu'à Forks et La Push (ma Twilightôlatrie a ses limites...), j'ai rapporté quelques images de ces longues plages grises bordées de hautes falaises recouvertes de grands pins couchés par les vents. Je n'y ai croisé ni vampires, ni loups garous, tout juste quelques indiens Quinault désoeuvrés et misérables. En partant, je n'ai pas pu m'empêcher de penser que malgré toute la nunucherie de ses histoires de vampires à l'eau de rose, Stephenie Meyer a eu du goût dans le choix du cadre de son roman. 










dimanche 17 mars 2013

Marcela Iacub - Belle et Bête



   Le livre Belle et Bête de Marcela Iacub a beaucoup fait parler de lui lors de sa parution, le plus souvent dans les pages "Politique", "Société" ou bien "Indiscrets/people" des journaux, avant de finir dans la chronique judiciaire avec l'épilogue que l'on connaît. Toutefois, avant d'être un objet de curiosité médiatique, le livre se présente comme une oeuvre de littérature. Dans cette perspective, il est permis de s'interroger sur ce qui fonde sa littérarité. Quelles sont ses qualités esthétiques ? En quoi est-il original sur le plan littéraire ?
    A vrai dire, après avoir lu les quatre-vingt cinq pages qui composent ce récit, le lecteur n'y trouvera pas grand'chose. L'auteur y dépeint son amant sous les traits d'un être double mi-homme, mi-cochon.  Se désintéressant complètement de l'homme et de sa vie socialement acceptable, elle concentre toute son attention sur le cochon. Etre du présent, insouciant et ignorant des banales conventions humaines, préoccupé uniquement par la satisfaction immédiate de ses plaisirs, il devient pour elle un objet de fascination et d'adoration . Filant la métaphore, elle en vient à se décrire elle-même comme une truie, et leurs rendez-vous  se résument à quelques conversations rapidement suivies de léchouilles et autres roulages dans la fange. A la fin, dans une scène grand guignolesque, le cochon finit par dévorer l'oreille de sa truie.
    Voilà, c'est à peu près tout. Comme vous pouvez le constater, le bouquin sulfureux qui a fait couler tant d'encre dans les journaux est finalement assez pauvre : l'image du cochon pour désigner un homme dominé par ses appétits sexuels est tristement banale, et l'histoire de leur relation se réduit à quelques rendez-vous grotesques.  Pour trouver son modèle, Marcela Iacub aurait pu prendre n'importe quel libidineux rencontré dans un club échangiste ou sur Internet, le récit n'aurait pas été très différent. D'un point de vue littéraire, elle ne tire même pas parti du statut social particulier de son amant (économiste brillant et homme politique de premier plan, ancien Directeur du FMI, candidat à la Présidence de la République) pour poser des questions intéressantes ou ouvrir une réflexion. Non, dans Belle et Bête, il n'y a rien de cela, juste une histoire scabreuse qui sera vite oubliée. Beaucoup de bruit pour rien...

vendredi 8 mars 2013

Claire Léost - Le rêve brisé des working girls



  En cette journée des droits de la femme, je vous invite à lire le bouquin de ma copine Claire Léost, dans lequel elle raconte les difficultés rencontrées par les femmes dans leur carrière et donne des conseils pour y faire face. Voici la quatrième de couverture : 

Faut-il négocier son premier salaire ? Comment vivre sa grossesse au bureau ? Faut-il être belle pour réussir ? Travailler à temps partiel, est-ce la solution pour tout concilier quand on a des enfants ? Claire Léost répond, d’une plume nerveuse et sans concession, à toutes les questions que se posent les femmes aujourd’hui.
Depuis trente ans, les filles ont plus d’atouts que les garçons à l’école, plus de diplômes et donc plus de chances sur la ligne de départ, et pourtant elles peinent à faire évoluer les statistiques. Pourquoi l’écart de salaire entre hommes et femmes, à poste équivalent, reste-t-il de 30 % chez les cadres supérieurs ? Comment échapper à ce qui ressemble à une fatalité ?
À travers le parcours de dix jeunes femmes talentueuses, diplômées de grandes écoles, ce livre apporte un éclairage sur les principaux pièges qui attendent les working girls tout au long de leur carrière. Il donne des pistes pour les déjouer et permettre aux femmes de prendre toute leur place : à côté des hommes, et pas en dessous.
Diplômée de Sciences Po et de HEC, Claire Léost est éditrice de magazines dans un grand groupe de presse.


Et ici, une tribune dans le Huffongton Post où elle parle de son livre :
http://www.huffingtonpost.fr/claire-leost/

jeudi 7 mars 2013

Winter is coming - George R.R. Martin - Le Trône de fer


    
   En cette fin d'hiver, je mets à profit ma semaine de vacances pour entreprendre la lecture du "Trône de fer", le cycle médiéval fantastique de George R.R. Martin.  Publié pour la première fois en 1996, le roman a connu ses premiers succès auprès d'un cercle de fans d'heroic fantasy avant de conquérir le grand public grâce à son adaptation sous forme de série télévisée en  2011. Il raconte les impitoyables luttes de pouvoir que se livrent des familles nobles pour conquérir le royaume des Sept Couronnes sur le continent imaginaire de Westeros, avec en toile de fond la menace d'une invasion des forces maléfiques massées derrière une immense muraille à la frontière nord au milieu des étendues glacées.
    Je n'ai pas encore achevé la lecture du premier tome, mais j'avoue que j'ai bien accroché. Il faut dire que l'univers inventé par George R.R. Martin est riche et captivant, à tel point que certains journalistes ont surnommé son auteur "le Tolkien nord-américain". La comparaison est flatteuse, mais elle n'est pas tout à fait exacte : là où le monde de Tolkien se distingue par la description minutieuse et exhaustive de ses peuples, de leurs langues, de leur géographie et de leur histoire, celui de George R.R. Martin fait surtout la part belle aux personnages, regroupés en dynasties rivales mais bien souvent liées par l'histoire, le sang et les intérêts communs. Toute l'intrigue repose sur la confrontation entre ces familles nobles dans leur tentative de prise de contrôle du Trône de fer, avec une tension dramatique appuyée sur deux ressorts simples et très visuels qui ont fait le succès de la série : la violence (instrument de conquête du pouvoir par excellence, principalement masculin) et l'érotisme (autre instrument de conquête, celui-là plus subtil et plus féminin, à la fois moyen de manipuler les hommes et d'engendrer des héritiers dans un univers féodal régulé par le principe de la primogéniture mâle). Pour renforcer les jeux d'opposition entre les protagonistes de l'histoire, George R.R. Martin a eu recours à une narration découpée en chapitres racontés chacun du point de vue d'un personnage particulier. Cette technique permet de les caractériser et de leur donner de la consistance tout en épargnant au lecteur de fastidieuses descriptions : l'auteur ne nous explique pas qui ils sont ni d'où ils viennent, il leur donne la parole pour qu'ils se racontent. Ainsi projeté dans leur esprit, le lecteur comprend et apprécie mieux leur pensée et leur personnalité. Pour ma part, j'aime beaucoup Tyrion Lannister, le nain machiavélique frère de la reine Cersei, pour son humour cynique et sarcastique. Enfin, le dernier ingrédient du succès de ce cycle romanesque est certainement le suspense qu'il crée à travers le leitmotiv "Winter is coming"("L'hiver approche"). Cette phrase, qui revient à de nombreuses reprises dans le récit dans la bouche de ses principaux personnages, exprime l'idée d'une menace imprécise mais certaine, d'autant plus inquiétante qu'elle se rapproche de jour en jour. Qu'est-ce que l'hiver auquel elle fait référence ? S'agit-il seulement  d'une période de glaciation longue de plusieurs années, ou bien d'un déferlement des hordes maléfiques venues des étendues polaires du nord du royaume au-delà du mur ? A l'heure où j'écris ces lignes, je l'ignore encore, mais je vais de ce pas me replonger dans le bouquin pour le découvrir.