samedi 11 mai 2013

Sanary, la "capitale de la littérature allemande"





Je rentre de dix jours de vacances à Sanary, sur la Côte d'Azur, où j'ai consacré une bonne partie de mon temps à mon activité favorite : traîner dans les cafés, en particulier ceux du port, Le National et La Marine. J'y ai repéré une plaque commémorative discrète qui rappelle le passé de "Capitale de la littérature allemande" de ce village paisible sur les rives de la Méditerranée. En effet, de 1933 à 1942, Sanary a abrité une colonie d'une cinquantaine d'intellectuels et écrivains allemands fuyant le nazisme, parmi lesquels Bertolt Brecht, Thomas Mann, Lion Feuchtwanger, René Schikelé, Franz Werfel, Hermann Kesten ou Ludwig Marcuse, pour n'en citer que quelques uns. Ils se retrouvaient dans les cafés du port, comme le rappelle Christian Soleil dans cet article où il cite un extrait du livre Le Poète du café (Dichter im Cafe) de Hermann Kesten : "Lorsqu'on vit en exil, le café devient à la fois la maison familiale et la patrie, l'église et le parlement, un désert et un lieu de pèlerinage, le berceau des illusions et le cimetière ... En exil, le café devient l'endroit unique où la vie continue …".
   Malheureusement, cette période paisible n'a duré qu'un temps. Avec l'invasion allemande et l'arrivée au pouvoir du gouvernement de Vichy, les intellectuels allemands de Sanary seront déportés au camp des Milles près d'Aix-en-Provence, ou bien contraints de s'exiler vers d'autres pays plus accueillants. Ils nous ont laissé de leur séjour quelques livres comme La Veuve Bosca (René Schikelé) ou bien Le Diable en France (Lion Feuchtwanger). J'ai déjà commandé ces ouvrages et ferai part de mes impressions de lecture sur ce blog d'ici quelques semaines. 

jeudi 2 mai 2013

Les Pas - Paul Valéry



   "Mes vers ont le sens qu’on leur prête. Celui que je leur donne ne s’ajuste qu’à moi, et n’est opposable à personne. C’est une erreur contraire à la nature de la poésie, et qui lui serait mortelle même, que de prétendre qu’à tout poème correspond un sens véritable, unique, et conforme ou identique à quelque pensée de l’auteur." C'est par cette réponse malicieuse que Paul Valéry traite la délicate question de l'interprétation de son œuvre poétique et de la poésie en général. Ce faisant, il affirme la très grande liberté du lecteur et apporte un baume apaisant à tous ceux qui s'angoissent à l'idée de ne pas comprendre la signification d'un poème.
   Les Pas constitue une bonne illustration de cette conception de la poésie. Dans ce petit poème lyrique tiré du recueil Charmes, le poète s'adresse à une figure féminine indéterminée et savoure le son de ses pas dans l'attente d'une rencontre qui promet d'être fertile et créatrice. Est-ce l'inspiration qui vient le toucher de sa grâce, ou bien une amante qui vient se glisser dans son lit ? Paul Valéry, adepte de la simplicité, préférait la seconde interprétation, et voyait dans Les Pas un petit poème purement sentimental. Qu'importe ! Le lecteur est libre de juger par lui-même et de comprendre ce poème comme il le voudra. Finalement, l'essentiel n'est probablement pas de lui donner un sens, mais de goûter le rythme régulier de sa composition (quatre quatrains d'octosyllabes) suggérant une marche lente, souple et continue, la musicalité de ses sonorités, et la fécondité des images par lesquelles il associe les thèmes de la création poétique et de la rencontre amoureuse.

Les pas, enfants de mon silence,
Saintement, lentement placés,
Vers le lit de ma vigilance
Procèdent muets et glacés.

Personne pure, ombre divine,
Qu'ils sont doux, tes pas retenus !
Dieux !... tous les dons que je devine
Viennent à moi sur ces pieds nus !

Si, de tes lèvres avancées,
Tu prépares pour l'apaiser,
A l'habitant de mes pensées
La nourriture d'un baiser,

Ne hâte pas cet acte tendre,
Douceur d'être et de n'être pas,
Car j'ai vécu de vous attendre,
Et mon coeur n'était que vos pas.