dimanche 30 juin 2013

Le Sylvain - Adolphe Retté

Lagny-artiste

   Le mois dernier, en flânant dans une brocante, j'ai acheté pour deux sous un exemplaire d'une revue littéraire de 1901 intitulée Lagny Artiste et publiée par l'Union artistique et littéraire du canton de Lagny. Consacrée à l'histoire et à la littérature de la Brie, cette revue aujourd'hui disparue est encore consultable ici sur le site de la BNF Gallica.  Les textes qu'elle contient ont comme point commun de raconter les beautés de la Brie sur un mode lyrique versant parfois dans la préciosité. Une curiosité littéraire amusante. J'y ai relevé ce poème d'Adolphe Retté, consacré au Sylvain Collinet qui est, avec Denecourt, le grand artisan des sentiers tracés dans la forêt de Fontainebleau.

                     LE SYLVAIN
  
Passant, arrête-toi, contemple le Sylvain
Que t'offre la forêt de songe et de mystère,
Unis ta voix au chœur des aînés de la terre :
Le hêtre, le bouleau, le grand chêne et le pin.

Ces sentiers sinueux où fleurit la bruyère,
Il les trace, il les ouvre à ton pas incertain,
Les genêts d'or lui font un nimbe de lumière
Et les grès assouplis tressaillent sous sa main.

Par lui la source chante et la grotte profonde,
Tandis qu'au seuil les faunes roux mènent leur ronde,
Attire le rêveur en son obscurité.

Or voici : les amants de la forêt sauvage,
En l'honneur du Sylvain révélant sa beauté

Sur ce roc sourcilleux ont placé cette image. 

Lagny-artiste

dimanche 23 juin 2013

Lion Feuchtwanger - Le Diable en France


   Dans Le Diable en France, l'écrivain juif et antifasciste allemand Lion Feuchtwanger fait le récit de son internement de mai à juillet 1940 au camp des Milles, une ancienne tuilerie située à proximité d'Aix-en-Provence. Ayant fui l'Allemagne nazie dès 1933, il s'était fixé en France à Sanary, près de Toulon, au milieu de la colonie d'écrivains et artistes allemands et autrichiens que j'ai déjà évoquée dans mon billet du 11 mai. Pendant sept années, il y a vécu "heureux comme Dieu en France", selon le dicton germanique ("wie Gott in Frankreich").  Il écrit ainsi : "J'ai profité, tous les sens en éveil, de la beauté des paysages et de l'insouciance qui caractérise la vie au bord de la Méditerranée." Mais cette existence paisible ne durera qu'un temps. Dès 1939, les nuages s'assombrissent. Le 3 septembre, la France déclare la guerre à l'Allemagne. Ressortissant d'une puissance ennemie, Lion est interné une première fois au camp des Milles. Il fait ainsi une première expérience de l'absurdité bureaucratique française, qui conduit à traiter en ennemi un intellectuel déchu de sa nationalité allemande par les nazis en raison de ses idées antifascistes. Ce premier séjour au camp durera guère plus d'une semaine, mais il lui laissera un goût amer.
  En mai 1940, alors que la Troisième République essuie de cinglants revers face à la puissante armée hitlérienne, les autorités françaises publient un décret invitant les ressortissants allemands ou autrichiens âgés de dix-sept à cinquante-six ans à se présenter d'eux-mêmes aux services de police pour être internés. Séparé de sa femme Marta, Lion Feuchtwanger se rend donc pour la seconde fois au camp des Milles. Durant près de trois mois, il vivra au milieu de ses compatriotes dans la poussière et la crasse de cette ancienne usine de briques et de tuiles. Dans Le Diable en France, il raconte la privation de liberté, les barbelés, la promiscuité, les odeurs nauséabondes,  la dysenterie, la queue devant les latrines, la cuisine médiocre, les petits trafics en tous genres, les relations entre les détenus, l'ennui, les travaux absurdes, et surtout  l'épuisement des corps, le désespoir et l'angoisse qui saisissent les prisonniers.
   Dans l'introduction de son récit, l'intellectuel humaniste qu'est Lion Feuchtwanger s'efforce de comprendre les raisons d'une telle violence, mais il finit par avouer son impuissance : "je pourrais avancer mille et une raisons qui expliquent pourquoi les choses […] ont dû nécessairement se dérouler comme elles se sont déroulées. […] Mais au fond de moi-même je sais que je ne connais pas la moindre cause de cette confusion barbare dans laquelle nous nous débattons tous aujourd'hui."  Impuissant à expliquer le mal, il parvient néanmoins à le nommer et à le décrire. Prenant le contre-pied du proverbe, il lui donne le nom de Diable en France et le caractérise ainsi : "Je ne crois pas que notre malheur soit dû à de mauvaises intentions de leur part, je ne crois pas que le diable auquel nous avons eu affaire en France en 1940 ait été un diable particulièrement pervers qui aurait pris un plaisir sadique à nous persécuter. Je crois plutôt que c'était le diable de la négligence, de l'inadvertance, du manque de générosité, du conformisme, de l'esprit de routine, c'est-à-dire ce diable que les Français appellent le je m'en foutisme.» Le diable qui s'empare de lui et de ses compatriotes  - alors même que le pays n'est pas encore tombé sous la coupe du gouvernement de Vichy et de ses lois antijuives - présente le visage bonhomme d'une bureaucratie française désorganisée, capable d'infliger des souffrances physiques et psychiques à ses victimes non par une volonté consciente d'anéantissement, comme ce sera le cas dans les camps de concentration et d'extermination nazis, mais simplement par bêtise et incompétence.
    Lion Feuchtwanger finira par échapper aux griffes de son diable français. Au milieu de la débâcle, les autorités du camp prendront la décision de transférer ses détenus en train à Bayonne avant l'arrivée des troupes nazies. Au terme d'un voyage éprouvant dans un train surpeuplé, les prisonniers des Milles finiront par échouer au camp de la ferme Saint-Nicolas, près de Nîmes . Conscient du risque de mort qui pèse sur lui sous le nouveau gouvernement désormais allié de l'Allemagne nazie, Lion Feuchtwanger finira par s'enfuir à Marseille en compagnie de sa femme grâce à l'aide de quelques Français courageux et solidaires. Il traversera ensuite  les Pyrénées et se rendra Espagne, puis au Portugal, d'où il embarquera finalement à destination de New York. Aussitôt débarqué aux Etats-Unis, il entreprendra la rédaction de son récit. Paru en 1942, Le Diable en France restera inachevé pour protéger la vie de ceux qui l'ont aidé à s'évader et qui ont depuis poursuivi leurs activités semi-clandestines. Ecrit à la première personne, ce récit autobiographique à la subjectivité revendiquée constitue un témoignage précieux sur un épisode méconnu de la seconde guerre mondiale et une mise en garde contre ce premier pas vers la barbarie que constitue l'indifférence à l'autre et à ses souffrances. 

dimanche 2 juin 2013

La Veuve Bosca - René Schickelé


   J'ai mis plus de trois semaines à achever La Veuve Bosca, que j'avais pourtant commencé avec enthousiasme après mon séjour sanaryen. Ce manque d'entrain est un signe qui ne trompe pas : je l'avoue, je ne me suis guère passionné pour l'histoire de cette veuve dont le deuil ostentatoire suscite l'incompréhension et les interrogations des habitants de Ranas-sur-Mer, petit village provençal proche de Toulon directement inspiré de Sanary-sur-Mer (vous aurez bien évidemment reconnu le quasi-anagramme).  Dans la préface de l'ouvrage, le célèbre écrivain allemand Thomas Mann loue le génie littéraire de son auteur, l'alsacien René Schickelé, qui allie la grâce et l'esprit de l'héritage français, à "une certaine liaison intime avec la nature, la communion avec la terre et le paysage allant jusqu'au panthéisme […], son complément allemand".  Bien que n'ayant pas été sensible au "génie littéraire" du romancier (mais peut-être ne l'ai-je pas lu avec assez d'attention?), je partage l'analyse de Thomas Mann. Ce que j'ai le plus apprécié dans La Veuve Bosca, ce sont les descriptions des paysages provençaux, omniprésents tout au long du récit. Ecrivain de terroir et provençal d'adoption, René Schickelé met en scène à chaque chapitre toute la beauté et l'éclat des fleurs d'amandiers, des agaves, de la valériane, des pins et des oliviers; son roman est un hymne d'amour à la région et à ses paysages, résumé par cette phrase qui revient comme un leitmotiv au fil des pages : "en Provence, les saisons changent doucement dans la nuit. Tu ne les vois pas, tu ne les entends pas venir. Un beau matin, tu ouvres les yeux, et tu possèdes un nouveau trésor."