dimanche 17 novembre 2013

Après l'amour - Agnès Vannouvong


   "Il est minuit. Les visages des femmes se succèdent dans un défilé de mots et de masques. La séduction opère en silence. Ca zappe, frappe, sonne, mais pas à la porte. Sur des portails virtuels, les rencontres se poursuivent. […] L'amour se rencontre-t-il encore au coin de la rue ? La vraie vie est-elle virtuelle, dans la Toile, sur les réseaux sociaux ? Les mails à la place des lettres, les SMS pour les télégrammes. L'immédiateté. On claque des doigts. On peut tout avoir. Des vêtements plein les armoires, à peine essayés, des billets d'avions électroniques. Tout est à disposition. Quand commence l'histoire ? Que se joue-t-il derrière l'écran ? Les doigts basculent en azerty ou en qwerty. L'imagination s'emballe. Et souvent, la déception du corps réel." Ce passage est un condensé du roman d'Agnès Vannouvong,  Après l'amour .  Dans ce récit mené au pas de charge, une lesbienne trentenaire tente de se remettre d'une rupture en se lançant à corps perdu dans une quête frénétique  de rencontres amoureuses sur Internet et dans les bars du Marais. Dès l'incipit ("Ca se passe très vite. Paola me quitte."), la narration adopte un style nerveux, sec et incisif pour raconter la promiscuité des corps qui se cherchent, les moments de sensualité fugaces, l'urgence du désir et la soif insatiable de l'autre. Le ton, volontairement crû , ne s'embarrasse pas de préciosités pour décrire ces étreintes saphiques sans lendemain. Ici, les mots se bousculent, s'entrechoquent, se débattent pour dire le trop plein d'amour, de femmes et de sensualité.
    Est-ce que j'ai apprécié ce roman ? Oui, même si je dois admettre qu'il m'est arrivé d'éprouver une certaine lassitude face à l'enchaînement parfois un peu répétitif de scènes amoureuses dans la première partie du récit. Heureusement, dans la seconde, il ralentit, s'abandonne dans quelques moments de répit loin de Paris et de ses turbulences, comme si la narratrice avait besoin de s'éloigner de ses nuits de prédation sexuelle pour se retrouver. Dans un travail d'introspection, elle raconte alors ses origines laotiennes, sa mère exilée , son père effacé resté au pays, et le roman cesse d'être un catalogue de rencontres érotiques pour gagner une profondeur nouvelle. 

vendredi 1 novembre 2013

Moment d'un couple - Nelly Alard


 
   Dans Moment d'un couple, Nelly Alard raconte la descente aux enfers d'Olivier et Juliette, un couple de bobos quadragénaires parisiens confrontés à une crise conjugale. Mariés depuis une dizaine d'années et parents heureux de deux enfants, ils mènent une existence routinière et apparemment sans histoires, jusqu'à ce jour de mai 2003 où Olivier avoue sa liaison avec une élue socialiste brillante mais hystérique. Démarrant d'emblée sur un rythme soutenu qu'il ne quittera plus jusqu'à la fin, le roman s'ouvre sur la scène de l'aveu et se poursuit comme un thriller sentimental dans un affrontement à mort entre deux femmes désespérées. D'un côté Juliette, l'épouse trahie mais combative, louve maternelle éperdue et courageuse qui sort ses crocs pour protéger son mariage et ses enfants.  De l'autre Victoire, la maîtresse guerrière et tyrannique, acharnée et insatiable, capable du pire pour conquérir la proie sur laquelle elle a jeté son dévolu. Au milieu, Olivier, père attentionné et affectueux  pour ses enfants, mais un mari veule et lâche, incapable de rompre véritablement avec sa maîtresse. Dans ce récit, ce sont les femmes qui mènent la danse, une ronde des sentiments impitoyable dans laquelle les mots et le sexe deviennent des armes mortelles.
    Ecrit dans une prose fluide qui fait la part belle aux dialogues, le roman de Nelly Alard est d'une cruauté féroce qui captivera son lecteur jusqu'à la dernière page. Sorte de version moderne des Liaisons dangereuses, il s'empare avec justesse de quelques thèmes  chers à notre époque, parmi les quels on peut citer les habitudes des bobos parisiens, l'infidélité, la vie de couple, le mensonge, ou la maternité,  et les fond habilement dans un récit plein de tensions et de drame. Au passage, il aborde la question du féminisme, notamment en évoquant à de multiples reprises les différentes formes de violences que subissent les femmes, aussi bien sexuelles (Juliette a vécu un viol dans son passé) qu'économiques (sa carrière a subi un coup d'arrêt après son deuxième congé maternité) ou même physiques (à travers les allusions multiples à l'affaire Cantat-Trintignant qui a marqué l'actualité à l'été 2003). Mais il en montre aussi les contradictions en mettant en scène un combat entre deux femmes qui incarnent des visions opposées du féminisme : d'un côté, celui de Juliette, simple et de bon sens,  se joue au quotidien dans la vie professionnelle et familiale; de l'autre, celui de Victoire, ambitieux, militant, se déploie avec agressivité et ostentation dans la sphère des combats politiques et médiatiques. Entre les deux, l'auteur affiche discrètement sa préférence pour les idées de Juliette en créant habilement une certaine empathie entre le lecteur et son personnage d'épouse meurtrie.
    Un très bon roman, dont je vous recommande vivement la lecture.