mardi 24 décembre 2013

Presque - Jacques Prévert














   De passage à Fontainebleau pour les fêtes de fin d'année, j'ai découvert sur la façade de l'hôtel de l'Aigle Noir ce poème de Jacques Prévert. Composé à la fin des années trente alors que le poète séjournait dans la ville impériale pour l'écriture du scénario du film Le Jour se lève (Marcel Carné, 1939), ce texte est un hommage à sa maîtresse de l'époque Claudy Carter. Il débute par l'évocation de la sculpture de Rosa Bonheur qui ornait l'entrée de l'hôtel, un grand taureau de bronze; puis son champ de vision s'étend pour embrasser la forêt et les réminiscences de moments heureux en compagnie de la femme aimée, ce "joli corps" qui est aussi un "bonheur aux yeux cernés". Par un calembour, la maîtresse est associée au nom de la sculptrice (bonheur/Bonheur), créant ainsi un sentiment de plénitude et d'unité entre le lieu et les moments agréables et insouciants qu'il a abrités. Mais cette parenthèse idyllique est menacée par le temps et l'argent ("Le malheur avec une montre en or"), puissances hostiles qui gagnent "presque" à tous les coups. Les derniers vers du poème racontent la lutte intérieure qui se joue entre ces deux forces opposées, jusqu'à la chute finale où l'adverbe "Presque" mis en valeur par le rejet laisse entendre la victoire in extremis des souvenirs heureux.

A Fontainebleau
Devant l’hôtel de l’Aigle Noir
Il y a un taureau sculpté par Rosa Bonheur
Un peu plus loin tout autour
Il y a la forêt
Et un peu plus loin encore
Joli corps
Il y a encore la forêt
Et le malheur
Et tout à côté le bonheur
Le bonheur avec les yeux cernés
Le bonheur avec des aiguilles de pin dans le dos
Le bonheur qui ne pense à rien
Le bonheur comme le taureau
Sculpté par Rosa Bonheur
Et puis le malheur
Le malheur avec une montre en or
Avec un train à prendre
Le malheur qui pense à tout …
A tout
A tout … à tout … à tout …
Et à tout
Et qui gagne « presque » à tous les coups
Presque.

dimanche 15 décembre 2013

La cupidité, c'est bien ?


      En lisant L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme, j'ai souvent pensé cette scène célèbre du film Wall Street d'Oliver Stone (1987), dans laquelle  le richissime spéculateur  Gordon Gekko dresse une brillante apologie de la cupidité devant un parterre de financiers et d'actionnaires : "Greed, for lack of a better word, is good. Greed is right. Greed works. Greed clarifies, cuts through, and captures, the essence of the evolutionary spirit. Greed, in all of its forms; greed for life, for money, for love, knowledge, has marked the upward surge of mankind and greed, you mark my words, will not only save Teldar Paper, but that other malfunctioning corporation called the U.S.A".  En effet, l'essai de Max Weber montre bien comment le protestantisme est parvenu à surmonter l'opposition dialectique entre l'argent et la spiritualité en faisant de l'accumulation d'argent par l'exercice d'une activité professionnelle un moyen de contribuer à la gloire de Dieu. Peut-on pour autant affirmer, comme le fait le personnage de Gordon Gekko, que "la cupidité, c'est bien" et, par une belle acrobatie de sophiste, transformer un vice en vertu ? Ce n'est en tout cas pas ce que dit Max Weber. Si son essai dresse effectivement l'éloge du capitalisme, il se concentre en fait sur une forme particulière  qui est celle du capitalisme rhénan du début du siècle (Max Weber écrit dans l'Allemagne de 1905), fondé sur l'activité industrielle et une certaine modération sociale dans laquelle patrons et ouvriers accomplissent leur vocation sur terre en travaillant ensemble et en bonne entente à l'accumulation de richesses  en vue d'un usage raisonnable. Il ne s'agit donc pas de l'ambition et de la soif de jouissance débridées qui animent les spéculateurs tels que le personnage (fictif) de Gordon Gekko ou son homologue (celui-là bien réel) de Bernard Madoff. Weber écrit ainsi dans la dernière partie de son ouvrage :" l'ascétisme protestant, agissant à l'intérieur du monde, s'opposa avec une grande efficacité à la jouissance spontanée des richesses et freina la consommation, notamment celle des objets de luxe."
   Personnellement, je trouve cette dichotomie entre capitalisme rhénan et capitalisme anglo-saxon (théorisée notamment par Michel Albert dans son ouvrage paru en 1991 "Capitalisme contre capitalisme") très séduisante intellectuellement, mais aussi très simpliste et confortable. Car le capitalisme , qu'il s'agisse de celui de l'Allemagne du début du siècle ou des salles de marché de Londres ou de Wall Street aujourd'hui, est avant tout un système fondé sur la recherche du profit individuel, et c'est bien là ce qui fait à la fois sa principale qualité et son premier défaut : qualité parce que la recherche du profit individuel est un puissant stimulant de l'activité économique, et défaut parce qu'elle engendre violence et inégalités sociales. 


dimanche 1 décembre 2013

L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme - Max Weber

   Une fois n'est pas coutume, j'ai mis à profit ces deux dernières semaines pour lire un ouvrage de sciences humaines, et plus précisément un livre de sociologie. En l'occurrence, il s'agit d'un classique : L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme. Dans ce court traité paru pour la première fois en 1905, le sociologue allemand Max Weber s'interroge sur les circonstances qui ont conduit à l'apparition du capitalisme moderne dans les sociétés occidentales . Prenant le contre-pied du matérialisme historique marxiste, il affirme que ce sont les formes de croyances spirituelles, et plus précisément l'ascétisme protestant, qui ont déterminé la naissance du capitalisme en tant qu'organisation rationnelle et systématique tournée vers la maximisation du profit. En effet, là où la religion catholique établit une opposition insurmontable entre l'argent et la spiritualité, allant jusqu'à faire de la richesse un obstacle au salut de l'âme ( "il est plus aisé pour un chameau de passer par le chas d'une aiguille que pour un riche d'entrer dans le royaume de Dieu" - Evangile selon Saint-Marc, X, 25), l'éthique protestante voit dans l'exercice d'un métier en vue de gagner de l'argent un moyen d'accomplir son devoir sur terre et, partant, de contribuer à la gloire de Dieu. C'est la notion luthérienne de la vocation, à laquelle le calvinisme ajoutera la théorie de la prédestination, selon laquelle Dieu a choisi de toute éternité ceux qui auront droit à la grâce et à la vie éternelle. Dans cette vision, notre vie ne dure qu'un moment bref et précieux, au cours duquel l'accomplissement de la volonté de Dieu dans l'exercice d'un métier viendra confirmer notre élection. Dès lors, le travail devient le but même de la vie et  un destin auquel le croyant doit se résigner, un commandement que Dieu fait à l'individu d'œuvrer à la perpétuation de la gloire divine. Dans ce système de pensée, l'accumulation de richesses est non seulement moralement permise, mais effectivement ordonnée et encouragée, et c'est ce qui en a fait le plus grand levier de l'ascension du capitalisme moderne.
    Si vous vous intéressez à l'économie et à l'histoire des idées politiques, je vous recommande vivement la lecture de cet essai. Il a le mérite d'être à la fois clair et court, donc abordable même si vos connaissances en philosophie se sont arrêtées en classe de terminale. Pour aller plus loin, je vous invite également à lire cet article de Scriptoblog, qui montre les limites du raisonnement de Max Weber.