samedi 21 juin 2014

Changer de modèle - Philippe Aghion, Gilbert Cette, Elie Cohen

   Délaissant un temps mes lectures romanesques habituelles, je me suis plongé dans un ouvrage d'économie paru au printemps, peu après le remaniement ministériel qui a suivi la défaite du PS aux élections municipales. Ecrit par trois universitaires réputés - Philippe Aghion, Gilbert Cette et Elie Cohen - il a pour ambition de proposer un nouveau modèle de croissance pour la France, d'où son titre : Changer de modèle. Selon ses auteurs, l'économie française a bien fonctionné durant les Trente glorieuses grâce à un modèle de "rattrapage", fondé sur les déplacements de main d'œuvre, la disponibilité d'une énergie abondante (le pétrole) et l'imitation technologique dans un contexte d'économie fermée. Depuis le tournant des années quatre-vingts et l'avènement d'une ère où la croissance économique est essentiellement tirée par l'innovation, la compétitivité et les échanges dans un monde ouvert, ce modèle est devenu inefficient et contre-productif, comme en témoigne le tableau sombre qu'ils dressent au premier chapitre : effondrement de la compétitivité des entreprises, déficit de la balance courante, dégradation des finances publiques malgré un taux élevé de prélèvements fiscaux, endettement, faible croissance et chômage élevé. Pour rompre avec ce cercle vicieux, les auteurs recommandent de penser autrement, en commençant par se débarrasser d'un keynésianisme primitif qui voit dans la dépense publique un instrument de soutien de la croissance, financé principalement par l'impôt. A contrepied de ce modèle, ils recommandent une réduction des prélèvements fiscaux et une diminution drastique de la dépense publique, sur le modèle des réformes menées avec succès en Suède, au Canada et en Australie, pays dans lesquels les déficits ont été résorbés grâce à une compression des dépenses budgétaires comprise entre 3% et 12,5% du PIB, alors que sur la même période les impôts ont été stabilisés ou ont reculé. Pour transposer ces bonnes pratiques en France, ils recommandent une redéfinition complète des missions de l'Etat avec une réduction du nombre de fonctionnaires, comme en Suède, où les effectifs de la fonction publique sont passés de 1,7 à 1,3 million, la suppression du mille-feuille administratif des collectivités territoriales, une réforme drastique de l'assurance-maladie (redéfinition des soins couverts par la Sécurité Sociale, décentralisation des caisses d'assurances-maladies au niveau régional), la réforme du système de retraites par l'allongement de la durée de cotisation ou le recul de l'âge du départ à la retraite, la libéralisation du marché des biens et services (taxis, distribution, opticiens, etc.), l'assouplissement du droit du travail. Sur le plan fiscal, ils prônent une refonte du système qui verrait la réduction et la simplification de l'impôt sur le capital à travers l'adoption d'un taux forfaitaire, la diminution de l'impôt sur les sociétés et le transfert des recettes fiscales vers la TVA sociale.
   En lisant ce programme, le lecteur français moyen sera tenté de taxer ses auteurs d'ultra-libéraux adeptes de la "pensée unique". Pourtant, ce n'est pas vers l'Angleterre de Margaret Thatcher que lorgnent ces économistes de gauche, mais vers les modèles scandinaves qui ont réussi à conjuguer efficacité économique et équité sociale grâce à une politique qui attaque les inégalités à la source en favorisant la mobilité sociale par une politique publique d'éducation ambitieuse et efficace (leur analyse de l'exemple finlandais est sur ce chapitre assez éclairante), et qui compensent les risques sociaux liés à la flexibilité du marché du travail et la concurrence accrue par une politique généreuse d'indemnisation des chômeurs et un effort accru en matière de formation professionnelle, la fameuse flexisécurité à la danoise.
   L'ouvrage de Cette, Aghion, et Cohen est dans l'air du temps. Depuis le discours de vœux du Président Hollande au mois de janvier et surtout l'arrivée à Matignon de Manuel Valls, la presse décrit abondamment la conversion des socialistes à l'économie de l'offre et aux réalités du marché. Assez proches de leurs idées, j'ai été agréablement surpris de trouver ici des économistes capables de conjuguer l'humanisme de gauche avec une certaine forme de pragmatisme économique, et d'expliquer leur pensée dans des termes simples accessibles au plus grand public. Malgré tout, en refermant leur ouvrage, j'ai éprouvé un certain malaise, surtout lorsque je me suis rappelé que ces mêmes économistes ont conseillé le candidat François Hollande en 2012 (lire à ce propos cet article du Monde Economie). Si les choses étaient aussi simples qu'ils le décrivent, pourquoi leur candidat n'a t-il pas commencé par là au lieu d'asséner son choc fiscal, avec les résultats médiocres que l'on constate aujourd'hui ? Le problème de ces économistes n'est probablement pas tant leur clairvoyance et leur intelligence quand il s'agit d'identifier de bonnes solutions, que leur capacité à influencer les dirigeants politiques pour les convaincre de les mener à bien. Dans leur ouvrage, ils démontrent que les stratégies de réforme et de consolidation des finances publiques menées en Suède, en Australie et au Canada  ont été payantes électoralement pour les gouvernements qui  ont eu le courage de les mener à bien. Espérons que cette fois ils seront entendus par les responsables politiques qu'ils conseillent.

dimanche 8 juin 2014

A Taste of Blood wine - Freda Warrington



   Très occupé ces dernières semaines par les préparatifs de mon expatriation à Londres, je n'ai pas trouvé beaucoup de temps pour lire ou écrire sur ce blog. Néanmoins, pour rester dans l'ambiance, j'ai poursuivi avec des lectures ayant pour cadre la ville de Londres. Après le classique Our Mutual Friend, mon choix s'est porté sur un livre plus léger et plus contemporain : A Taste of Blood wine, un roman fantastique de Freda Warrington dont l'action se déroule à Londres et à Cambridge dans les années vingt. Il appartient au sous-genre de la bit-lit, contraction du prétérit anglais du verbe "to bite" et de l'abréviation "lit" pour "littérature " (empruntée à "chick-lit" ou littérature pour filles"), expression que l'on peut traduire en français par "littérature mordante". Ce sous-genre de la fantasy urbaine se caractérise par des isotopies et des codes narratifs aisément identifiables : une héroïne jeune et innocente se retrouve aux prises avec des vampires dans une relation mêlant attraction érotique et répulsion effrayée face au danger que représentent ces êtres surnaturels et mystérieux. Ce type de récit est devenu populaire auprès du grand public grâce au succès de la saga Twilight de Stephenie Meyer au milieu des années deux-mille, mais il existait déjà auparavant. La première édition de A Taste of Blood wine (image ci-dessous), par exemple, est parue en 1992. A l'époque, sa couverture n'avait rien de glamour, et elle se contentait de reprendre l'image traditionnelle du vampire dans son cercueil, inspirée de Nosferatu et des films de la Hammer (Ah ! Christopher Lee ! Il était bien plus impressionnant en Dracula que déguisé en Saroumane dans les films de Peter Jackson). Dans la nouvelle édition de 2013, elle a été modernisée pour mieux coller aux goûts littéraires de son public. Elle affiche  désormais une belle jeune femme brune vêtue d'une élégante robe de couleur pourpre. La blancheur virginale de ses épaules dénudées n'est rompue que par deux petits points qui laissent filtrer un mince filet de sang…
   L'intrigue de A Taste of Blood wine respecte les lois du genre. Dans la haute société londonienne des années vingt, les trois sœurs Neville mènent une vie frivole de fêtes et de réceptions dans le quartier de Mayfair. La plus timide, Charlotte, rencontre un mystérieux et séduisant aristocrate autrichien, Karl Von Wultendorf. De retour à Cambridge où elle travaille comme assistante dans le laboratoire de son père, elle le retrouve à l'occasion de la fête donnée pour l'anniversaire de sa sœur cadette. Bien entendu, elle tombe éperdument amoureuse. Mais le ténébreux séducteur s'avère être un vampire tourmenté. Constamment déchiré entre son amour pour Charlotte et ses instincts de prédateur, Karl va devoir la protéger de son propre créateur, le redoutable Kristian, sorte de prélat égomaniaque  qui règne sur la communauté des vampires depuis son château de Holdenstein, sur les rives du Rhin.
   Le roman exploite pleinement l'imaginaire érotique associé à la figure du vampire. L'intrigue et les personnages rappellent ceux d'un roman sentimental : une jeune fille timide et réservée découvre l'amour dans les bras d'un séducteur puissant et protecteur. Comme dans les romans Harlequin, le personnage masculin est racé et socialement distingué : son nom est agrémenté d'une particule nobiliaire ("Von Wultendorf" - on notera au passage qu'il s'agit d'une anomalie, puisque Karl était en fait un modeste musicien dans la Vienne du XVIIIème siècle avant d'être mordu et transformé en vampire par Kristian),  et il évolue avec aisance dans les salons de la haute société anglaise tout en y occupant une place à part. L'héroïne, elle, est peu sûre d'elle, gauche et mal à l'aise dans son milieu social, qu'elle préfère fuir pour se réfugier dans la solitude. Elle entretient une relation plein d'affection mais aussi d'incompréhension avec son père, un homme droit mais au comportement bourru, tandis que sa mère décédée apparaît comme une figure bienveillante mais absente. Cela vous rappelle la saga Twilight, avec son héroïne adolescente  mal à l'aise dans son lycée de la ville de Forks et ses parents divorcés ? Ce n'est pas un coïncidence : malgré les quinze ans qui les séparent, les deux romans partagent les mêmes conventions et répondent aux mêmes attentes chez leurs lecteurs (ou plutôt, leurs lectrices, puisque leur lectorat est avant tout féminin), celui d'une rencontre amoureuse mythifiée et idéalisée. La différence principale entre les deux récits tient probablement à leur degré d'audace : là où Twilight reste relativement prude et chaste, A Taste of Blood wine est plus audacieux et associe étroitement la soif de sang et le désir sexuel, et les nombreuses scènes d'amour entre Karl et Charlotte le rappellent bien.
    Comme toutes les bonnes histoires de vampires, A Taste of Blood wine, est publié sous forme de série. Il est peu probable que je lise la suite annoncée ici sur le blog de l'auteur http://www.fredawarrington.com/, mais ce premier tome était une parenthèse divertissante.