jeudi 31 juillet 2014

Sève Maël - Où vas-tu Margot ?



   Après mes deux derniers billets consacrés à des essais politiques et économiques, j'ai eu envie de me détendre un peu en me plongeant dans Où vas-tu Margot ?, un roman érotique publié en 2011 par une jeune auteur débutante du nom de Sève Maël. Je n'en attendais pas grand' chose, si ce n'est de me vider un peu l'esprit de mes préoccupations alors que je passe l'été loin des plages à travailler et à gérer l'intendance de mon installation à Londres.
   J'ai été très agréablement surpris. Alors que j'imaginais un récit plein de clichés à l'eau de rose cucul la praline à la E.L. James (voir ici l'article que j'ai consacré à 50 Nuances de Grey), j'ai trouvé un thriller érotique captivant et haletant dont la narration conduit le lecteur de page en page jusqu'à un dénouement horrible et inattendu. Le récit est raconté du point de vue de Margot, une jeune femme d'une vingtaine d'années frappée d'amnésie. Un beau jour, elle se réveille internée dans un hôpital psychiatrique après des événements douloureux et inquiétants dont le souvenir est tellement pénible qu'elle les a refoulés au fin fond de sa mémoire. Avec le soutien d'un psychologue compréhensif, elle va peu à peu sortir de son état léthargique et reconstituer sa mémoire perdue. Elle se rappelle tout d'abord sa vie d'épouse aimée et comblée par un mari prévenant et plein d'attentions, depuis le jour de leur rencontre jusqu'à son quotidien de femme au foyer heureuse de retrouver l'homme qu'elle aime après sa journée au travail. Ce tableau idyllique se fissure un soir de janvier lorsqu'elle surprend son mari en compagnie d'un autre homme dans une posture sans équivoque dans la cabane au fond du jardin. La découverte brutale des penchants homosexuels de celui qu'elle croyait connaître marque le début d'une période de dépression et de tension qui ira de mal en pis jusqu'à la scène finale.
   D'un point de vue littéraire, le principal intérêt de ce roman réside dans sa construction narrative. Celle-ci débute par des  chapitres hésitants et remplis d'interrogations sans réponses, comme si la narratrice marchait à tâtons dans un brouillard où elle alterne entre somnolence amnésique et gesticulation impuissante (p.29: "Je fais partie d'un univers irréel. J'ai basculé dans l'autre monde, où il n'y a que du chaos et de la poussière. Je ne trouve plus la sortie. Je cours et m'agite, je m'affole, j'appelle à l'aide, mais personne ne vient."). Cette première partie (chapitres 1 à 6) est essentiellement consacrée au temps présent et au quotidien dans l'hôpital psychiatrique. Les souvenirs de sa vie d'avant l'internement sont peu présents et le plus souvent relégués au second plan. Tout au plus l'héroïne se rappelle-t-elle avoir été mariée autrefois à un certain Loïc rencontré lors d'une vente aux enchères.
   A l'occasion d'une séance de massage, la mémoire lui revient de manière brutale et inattendue. Là où les efforts de la conscience s'étaient révélés impuissants, la stimulation sensorielle vient réveiller des souvenirs sensuels profondément enfouis, des réminiscences de corps fiévreusement enlacés. A ce stade, le lecteur émoustillé se réjouit à la perspective de lire des pages entières de cochonneries écrites par une femme. Le public contemporain aime bien ça, et la critique journalistique l'a bien souvent encouragé dans ses goûts en encensant les premiers romans un peu olé-olé d'une Virginie Despentes ou d'une Marie Darrieussecq.
    Mais il sera très vite déçu (ou enchanté, c'est selon les préférences de chacun…) en arrivant à la scène érotique très virile entre les deux hommes au fond du jardin. L'histoire prend alors un tour inattendu, et le banal roman érotique bascule du côté du thriller à la Jean-Christophe Grangé (je pense en particulier à son dernier roman Le Passager, dont j'ai publié une critique sur ce blog; là aussi, une personne amnésique s'efforce de se réapproprier son identité et son histoire en remontant le fil des événements ayant précédé son internement). A partir de ce moment, les chapitres naviguent entre le présent du centre de soins psychiatriques et le passé de la vie d'avant. Au fil des pages, le récit s'accélère en accordant de plus en plus de place à l'histoire tourmentée des amants emportés par la puissance du sexe. Après une dernière suspension dans le temps présent, il s'achève brutalement par une scène tragique que je vous laisse le soin de découvrir. Bonne lecture…


dimanche 13 juillet 2014

Pascal Lamy - Quand la France s'éveillera


   Pour mon anniversaire, j'ai reçu un exemplaire de Quand la France s'éveillera, un essai passionnant de Pascal Lamy, consacré à la place de la France dans l'Europe et le monde du 21ème siècle. L'auteur connaît son sujet : successivement commissaire européen chargé du commerce et directeur général de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), il a eu l'occasion de dialoguer avec des chefs d'Etat et des responsables internationaux tout au long de sa carrière. Politiquement, c'est un social-démocrate proche de Jacques Delors, un défenseur de l'économie sociale de marché.

   Dans cet ouvrage, il part de sa perplexité face à la réaction des députés français lors de son intervention devant l'Assemblée Nationale  en février 2013. Invité à partager sa vision de la mondialisation, il a été reçu avec hostilité  et défiance par les élus de droite comme de gauche, qui ont unanimement exprimé leur rejet d'une mondialisation prédatrice et broyeuse des peuples, dans laquelle l'Europe serait au mieux impuissante, au pire coupable et complice. C'est en réaction à cette vision fantasmée, ce "cauchemar", qu'il a entrepris la rédaction de ce livre. Dans le premier chapitre intitulé La Mondialisation Janus, il décrit les deux visages de la mondialisation. L'un, positif, voit la réduction de la pauvreté et de la faim dans le monde et l'essor d'une classe moyenne éduquée dans les pays qui appartiennent à ce que l'on appelait autrefois le "tiers-monde". Cette évolution est symbolisée notamment par un fait majeure passé inaperçu dans l'actualité : en 2012, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, la richesse produite par les pays du "Sud" a dépassé celle du "Nord". Pour autant, Pascal Lamy n'oublie pas la face sombre de la mondialisation, celle d'un capitalisme déréglé qui, livré à lui-même, se montre déséquilibré et destructeur, source de chômage, délocalisations, inégalités et catastrophes écologiques.

   Face à ces risques, l'auteur plaide pour une mondialisation régulée par des institutions et des ensembles régionaux. Au premier rang d'entre eux figure l'Europe, dont la vocation est selon lui de "civiliser la mondialisation".  Pour cela, elle doit retrouver ce qu'il appelle "un narratif", un récit commun qui fonde son identité et lui donne l'élan pour progresser et trouver sa place dans le monde. Pour les générations qui ont connu la guerre, le "plus jamais ça" a constitué ce récit identitaire. La réconciliation franco-allemande et la vision des pères fondateurs ont favorisé l'émergence d'une Europe prospère et démocratique symbolisée par l'avènement du marché commun. Mais ce récit est aujourd'hui dépassé, et l'Europe est arrivée à la fin d'un cycle. Pour retrouver un nouveau souffle et jouer son rôle civilisateur dans la mondialisation, elle doit construire un nouveau narratif fondé sur un modèle de croissance équilibrée  alliant le dynamisme d'une économie ouverte et concurrentielle à l'impératif moral de justice sociale et de respect de l'environnement. Dans ce mouvement, la France ne peut rester passive : elle doit s'éveiller du cauchemar et des fantasmes qui déforment sa vision de la mondialisation, prendre conscience de ses atouts comme de ses blocages, et engager les réformes structurelles de son administration, de son économie et de ses finances qui la sortiront de ses difficultés. En ouvrant les yeux, la France regagnera la place qui lui revient aux côtés de l'Allemagne dans la construction de l'Europe et du monde de demain.


   L'essai de Pascal Lamy se lit facilement, et il plaira aux lecteurs qui partagent son optimisme et ses opinions socio-démocrates. Il constitue un bon complément à la lecture de Changer de modèle, le livre d'économie dont je parlais sur ce blog il y a quelques semaines. Là où Philippe Aghion, Gilbert Cette et Elie Cohen plaçaient leur propos dans une perspective très française malgré des exemples inspirés de l'étranger, Pascal Lamy situe sa réflexion dans un cadre plus global et plus vaste, celui d'une vision pour l'Europe et la mondialisation. Souhaitons qu'elle soit un jour partagée par les 25% d'électeurs français qui ont voté Front National aux dernières élections européennes.