samedi 31 décembre 2016

Un bon roman pour finir l'année en beauté : Retour à Montechiarro, de Vincent Engel


   Me voici de retour à Londres après une semaine de vacances en famille dans le sud de la Bohême. J'ai mis à profit cette pause hivernale pour achever la lecture de Retour à Montechiarro, le roman de Vincent Engel que j'évoquais sur ce blog  il y a un mois déjà. Malgré quelques longueurs, cette saga familiale italienne sur plusieurs générations est un récit captivant dont je vous recommande vivement la lecture.

   La première partie établit les origines de la famille : dans l'Italie du milieu du XIXème siècle, un aristocrate toscan libéral, le comte Della Rocca, se rend à Venise pour rembourser une dette contractée par son père auprès d'un certain Asmodée Edern. Ce surprenant personnage de dandy esthète lui ouvre les portes de la Sérénissime. Grâce à lui, le comte Della Rocca fait la connaissance de Laëtitia, une jeune aristocrate mélancolique dont il tombe rapidement amoureux. Après l'avoir épousée, il la ramène dans son domaine de Montechiarro en Toscane. Malheureusement, cet amour n'est pas réciproque, et peu de temps après lui avoir donné un fils, la belle s'enfuit avec son amant en Amérique où elle disparaît mystérieusement.

    La deuxième  partie du roman se situe soixante-dix ans plus tard, dans l'Italie de 1919 en proie à la montée du fascisme. Autrefois prospère et florissant, le domaine de Montechiarro est tombé en désuétude. Pour le préserver, Agnese, la petite-fille du comte Della Rocca, est contrainte d'épouser  Salvatore Coniglio, un notable local aux sympathies fascistes déclarées. Malgré sa médiocrité, ce dernier profite de l'ascension de Mussolini pour accéder au statut de podestat local. Bientôt, ses ambitions dégénèrent dans un délire grotesque, à l'image de l'Italie entière qui cède au culte de l'Etat et de la force virile. Face à cette domination masculine, Agnese et ses filles Anna et Michaela entrent en révolte chacune à leur manière. Pour Agnese, le salut viendra de la rencontre avec Sébastien Morgan, un photographe belge amoureux des paysages toscans. Quoique séparée de lui par la guerre, elle survivra aux épreuves conjugales et aux déchirements de la guerre grâce au souvenir de cet amour providentiel.

   Dans la troisième et dernière partie, les descendants d'Agnese redécouvrent le domaine de Montechiarro à la fin des années soixante-dix, dans l'Italie des années de plomb marquée par les attentats terroristes d'extrême-gauche. A l'invitation de Sébastien Morgan, devenu un célèbre photographe à la renommée internationale, ils redécouvrent le domaine familial et guérissent de leurs blessures familiales en renouant avec le passé.

    En relisant ce résumé, j'ai l'impression un peu ridicule d'avoir raconté une série télévisée d'été sur France 2. Cela tient sans doute au genre littéraire de la saga familiale historique, avec ses thèmes et ses figures imposées : histoires de famille, amours secrètes, hérédité, trahisons, bouleversements de l'Histoire, redécouverte d'un un passé enfoui, enracinement dans le terroir, etc., sans compter bien sûr l'éloge obligé de la beauté des palais vénitiens et des paysages toscans. Certes, tous ces ingrédients sont bel et bien présents dans le roman de Vincent Engel, et ils ne manqueront pas d'irriter le lecteur snob. Pourtant, il serait injuste de le réduire à cela. D'abord parce que le livre possède d'indéniables qualités stylistiques, comme je le soulignais dans mon précédent billet. Ensuite parce que son récit est servi par une narration savamment construite qui unit harmonieusement des histoires individuelles à différentes époques sous le thème de la révolte féminine face à la violence des hommes et de leurs idéologies destructrices. Les lecteurs ne s'y sont pas trompés, qui ont réservé à Retour à Montechiarro un accueil enthousiaste.

lundi 5 décembre 2016

Promenade littéraire à Clerkenwell et Islington, dans le nord de Londres

   Hier après-midi, je me suis longuement promené à Clerkenwell et Islington, dans le nord de Londres. Malgré le froid et l'ambiance crépusculaire de ce mois de décembre, j'ai pris plaisir à errer dans les rues en me laissant guider par les plaques bleues, ces panneaux circulaires qui signalent les endroits autrefois habités par des artistes ou des hommes politiques célèbres. Comme la plupart des quartiers du centre de Londres, Clerkenwell et Islington sont chargés d'histoire littéraire. En particulier, ils ont été le théâtre des aventures fictives d'Oliver Twist, le personnage du roman éponyme de Dickens. En effet, c'est à Clerkenwell Greene que le héros du roman apprend l'art du vol à la tire sous l'égide d'Artful Dodger (le Renard dans la traduction française).

   Un peu plus au nord, le visiteur curieux peut découvrir la maison dans laquelle Salman Rushdie a vécu reclus durant les années où il était menacé de fatwa après la publication des Versets sataniques. La maison victorienne bourgeoise qu'il occupait au n°41 de St. Peter's Street est assez discrète, et elle ne figure pas dans les guides touristiques. L'auteur a depuis déménagé à New York.

   Pour finir cette après-midi en beauté, je me suis rendu à la librairie Waterstones d'Islington acheter un exemplaire d'Oliver Twist et me suis réfugié au chaud dans un pub d'Upper Street en compagnie de Dickens et de ses personnages...

dimanche 27 novembre 2016

Un roman toscan : Retour à Montechiarro, de Vincent Engel


   Il y a quelques années, en me promenant dans une brocante à Chatou, j'ai acheté pour trois francs six sous un livre au titre prometteur : Retour à Montechiarro, de l'écrivain belge Vincent Engel. Sur sa couverture figure un dessin représentant une belle villa italienne encadrée par une allée de cyprès, vision qui rappelle immédiatement des souvenirs heureux chez le voyageur amoureux de l'Italie en général et de la Toscane en particulier. Et puis je l'ai oublié, et l'ai laissé dormir pendant des années sur les étagères de ma bibliothèque.

   En plein mois de novembre sous le ciel gris de Londres, j'ai eu envie de rendre justice à ce livre trop longtemps négligé. Pour l'instant, je n'ai lu qu'une cinquantaine de pages, mais mes premières impressions sont favorables. Longue saga familiale au fil de l'histoire, le récit débute en Toscane et en Vénétie à l'époque du Risorgimento, cette période phare du milieu du XIXème siècle qui a vu l'unification du pays et la création de l'Italie moderne. Le style de l'auteur est assez soigné ;  dans les premiers chapitres, il peint un tableau de Venise et de ses rues en quelques métaphores simples mais évocatrices, comme dans ce passage: "L'orchestre aquatique de Venise reprit la main : léger clapotis de l'eau sur les flancs de la barque ; staccato de la perche qui plonge et ressort, des vaguelettes qui lèchent les façades ; chants graves, rares et lugubres des gondoliers ; parfois, le roulement de tambour d'une fontaine sur un quai invisible."

   Un début qui m'a mis en appétit, comme un bon antipasto. Je raconterai la suite sur ce blog dans les semaines qui viennent.

dimanche 13 novembre 2016

Une histoire d'amour parisienne et slovène : Con Brio (Brina Svit)


  
   Con Brio raconte le chassé croisé amoureux entre un romancier vieillissant et une jeune slovène mystérieuse, avec en toile de fond les beaux quartiers de Paris. Lors d'une soirée chez son éditeur, R.A. Tibor, écrivain d'âge mûr et déjà divorcé depuis de longues années, fait connaissance avec Grusenjka, une jeune femme intrigante et peu bavarde. Quelques jours plus tard, lors d'un déjeuner dans l'arrière-salle d'une brasserie du boulevard Saint-Germain, il se laisse envoûter par cette sylphide étrange et distante. Abandonnant toute prudence, il la demande en mariage, et bientôt sa jeune épouse emménage chez lui, dans l'appartement de la rue Balzac où il vit avec pour seule compagnie son chat et sa femme de ménage portugaise. Toutefois, les choses ne se passent pas comme prévu, car dès les premiers jours, la jeune mariée décide de faire chambre à part. Se refusant à son époux, elle mène une vie libre et volage, faite de rencontres avec des inconnus. Torturé par la jalousie, Tibor la suit dans Paris, surveille son courrier et ses fréquentations, dans l'espoir de comprendre cette étrangère qui vit à ses côtés sans partager sa vie. En couchant sur le papier le récit de ses attentes angoissées et de ses courses nocturnes, il commence sans le savoir à écrire un roman d'amour…
   Ce récit de l'écrivain slovène Brina Svit est assez captivant. Dans une narration fluide, subtile et ludique comme un jeu de piste, il promène son lecteur page après page dans les rues de Paris à la poursuite de cette mystérieuse slovène. Comme dans un roman policier, le narrateur mène l'enquête pour percer le secret de son épouse, dans une ronde qui est aussi une quête érotique et amoureuse, avec ses joies et ses douleurs. Parfois, l'amoureux jaloux  tombe sur des indices, comme le nom d'une rue (Jules Vernes) ou d'un bar (Aux Sept merveilles), mais, aveuglé par son désir, il ne parvient pas à en déchiffrer le sens. Ce n'est qu'une fois parvenu au bout de ce jeu de piste qu'il découvrira l'identité dissimulée derrière le masque de cette comédie jouée... con brio.

vendredi 28 octobre 2016

Dernière soirée à Tenerife : l'automne des Canaries me manque déjà...



   Ma semaine de vacances à Tenerife touche à sa fin; demain, je prendrai à regret l'avion pour retrouver le ciel bas et gris de Londres au mois de novembre. Pour ma dernière soirée, je vais me promener le long du Paseo maritimo et goûter la douceur de l'air des îles Canaries, une atmosphère tropicale intemporelle qui attire chaque année des millions de visiteurs dans cet archipel volcanique situé à quelques centaines de kilomètres des côtes africaines. Une fois rentré à Londres, je pourrai toujours me consoler en relisant ce texte dans lequel Saint-Amant, poète baroque du XVIIème siècle (1594 - 1661), célèbre l'automne dans cette terre fertile bénie de Bacchus et de Pomone (déesse romaine des fruits et des arbres fruitiers). L'automne des Canaries me manque déjà...

L'automne des Canaries

Voici les seuls coteaux, voici les seuls vallons
Où Bacchus et Pomone ont établi leur gloire ;
Jamais le riche honneur de ce beau territoire
Ne ressentit l'effort des rudes aquilons.

Les figues, les muscats, les pêches, les melons
Y couronnent ce dieu qui se délecte à boire ;
Et les nobles palmiers, sacrés à la victoire,
S'y courbent sous des fruits qu'au miel nous égalons.

Les cannes au doux suc, non dans les marécages
Mais sur des flancs de roches, y forment des bocages
Dont l'or plein d'ambroisie éclate et monte aux cieux.

L'orange en même jour y mûrit et boutonne,
Et durant tous les mois on peut voir en ces lieux
Le printemps et l'été confondus en l'automne.


Marc-Antoine Girard de SAINT-AMANT (1594-1661), Poésies

dimanche 16 octobre 2016

A disappointing New York novel by Jay McInerney: Bright, Precious Days


    Jay McInerney ranks amongst my favorite contemporary American writers, and I thoroughly enjoyed reading his previous New York novels, Brightness falls (1992) and The Good Life  (2006). Thus, when I heard that he had written a sequel with the same characters, I immediately rushed to buy a copy and relished the prospect of reading it. Alas! The third volume of McInerney's trilogy is such a disappointment that I dropped it halfway through. Athough the novel, like its predecessors, is highly inspired by the mythic presence of New York, it lacks structure and plot, and in the end boils down to a series of anecdotes and names about people and places in the great city. To be fair, there are moments of brilliances here and there, but they are not  enough to offset the absence of a story, and as a reader, after a few attempts, I quickly lost interest.

dimanche 2 octobre 2016

A very British social satire: Decline and Fall, by Evelyn Waugh


   Evelyn's Waugh's first novel, Decline and Fall, became an instant success when it was published in 1928. The book immediately appealed to a large number of readers, and was praised for its humorous social satire of British society in the early twentieth century. Having read it, I must admit that I did not particularly enjoy it.

   The novel tells the picaresque misadventures of Paul Pennyfeather, a young man who is expelled from Oxford University for indecent behavior after a prank from his fellow students of Scone college. Losing financial support from his guardian, he is forced to take a job as a teacher at Lllanaba Castle, in Northern Wales. There, he meets his new colleagues, and soon becomes acquaninted with the honorable Mrs Margot Best-Chetwynde, an upper class lady secretly runs a prostitution business in Latin America. Paul becomes infatuated with her, and they soon start making wedding plans. On the eve of their highly anticipated wedding, Paul is arrested and thrown into prison because of the role which he played on a mission for Margot's illegal business. Ultimately, Margot makes arrangements to get him out of jail, but the fickle high society lady marries someone else. In the end, Paul goes back to Scone college at Oxford and starts a new life in disguise.

   The novel touches upon some very British themes, including social class, education, racism, justice,  marriage. It is a brutally ironic description of a class system where the Oxbridge-educated 'Old Boys' protect their own at the expense of social justice. This is probably the aspect of the book which I enjoyed the most, and I think it is best summed up in the delightful section in which Paul is sentenced to prison: 'Margot Best-Chetwynde's name was not mentioned, though the juge in passing sentence remarked that 'non one could be ignorant of the callous insolence with which, on the very eve of the arrest or the most infamous of crimes, the accused had been prepared to join his name with one honoured in his country's history, and to drag down to his own pitiable depths of depraity a lady of beauty, rank and stainless reputation.  The just censure of sociey', remarked the judge, 'is accorded to those so inconstant and intemperate that they must take their pleasure in the unholy market of humanity that still sullies the fame of our civilization; but for the traders themselves, these human vampires who prey upon the degradation of their species, society had reserved the right of ruthless suppression.' So Paul was sent off to prison, and the papers headed the column they reserve for home events of minor importanece with PRISON FOR EX SOCIETY BRIDEGROOM. JUDGE ON HUMAN VAMPIRES, and there, as far as the public was concerned,  the matter ended.'

    Outside of these flashes of brilliant irony, I must admit that I found it hard to sustain my interest in the misfortunes of Paul Pennyfeather, whose story I found confusing and sometimes grotesque. Anyway, it is still a book worth reading for anyone interested in British society.

dimanche 11 septembre 2016

L'esprit tchèque dans Une trop Bruyante solitude, de Bohumil Hrabal


  
   A l'instar de Jaroslav Hasek, Bohumil Hrabal appartient à une lignée d'écrivains tchèques qui cultivent le dérisoire  et le grotesque. Avec Moi qui ai servi le roi d'Angleterre, il met en scène l'absurde en lui donnant une tournure comique, jouissive et délicieusement foutraque, très bien restituée à l'écran par Jiri Menzel (voir mes billets datés de janvier et février 2015 sur ce blog). Dans Une trop bruyante solitude, nouvelle publiée en samizdat au milieu des années soixante-dix, l'absurde est toujours très présent, mais il prend un visage plus mélancolique et amer.

   Ecrit sous la forme d'un long monologue intérieur, Une trop bruyante solitude raconte l'histoire de Hant'a, modeste ouvrier qui presse depuis trente-cinq ans des vieux papiers au fond d'un atelier de recyclage dans la Tchécoslovaquie des années soixante, avec pour seule compagnie des souris, des mouches, et de temps en temps la visite de deux jeunes femmes tziganes. Loin d'être silencieuse, cette solitude est remplie du bavardage des livres que l'ouvrier curieux dévore avant de les transformer en balles de papier. Presque contre son gré, il finit par s'imprégner des idées que le système lui demande de faire disparaître. Au contact de Kant, Nietzsche, Schiller, Lao Tseu Erasme et bien d'autres, il se forge une culture érudite, et son univers intérieur se peuple de pensées et de souvenirs de lecture. Cet équilibre bascule le jour où il découvre l'existence d'une usine moderne de recyclage, où des ouvriers  exécutent leur travail de destruction avec application, dans l'indifférence grasse et bêtement satisfaite de travailleurs socialistes installés dans leur confort matériel. Prenant conscience du caractère amer et dérisoire de son entreprise,  le narrateur rentre chez lui, se glisse sous sa presse, et se laisse disparaître au milieu des livres qu'il a broyés durant toute sa vie.

   J'ai eu du mal à entrer dans ce livre, et il s'en est fallu de peu que j'abandonne sa lecture en cours de route. A ma décharge, son sujet et sa forme (le monologue intérieur) sont un peu déroutants, et l'attention du lecteur n'y est pas entretenue par des situations cocasses ou délirantes comme dans Moi qui ai servi le roi d'Angleterre. Malgré tout, j'ai persévéré, et une fois l'ouvrage refermé, je lui ai trouvé  certaines qualités, la première d'entre elles étant sans doute qu'il incarne l'esprit tchèque, cette forme de résistance absurde et dérisoire face un système oppressif et totalitaire. En lisant Une trop bruyante solitude, on songé à la bêtise naïve, enthousiaste et joviale du brave soldat Chveïk, dont l'ironie involontaire tourne en ridicule la pompe et les ambitions de l'armée austro-hongroise. Dans la nouvelle de Hrabal comme dans le roman de Hasek, la résistance est individuelle, quotidienne et terre à terre;  c'est un modeste grain de sable solitaire qui vient dérégler les rouages d'une immense machine. Mais chez Hrabal, elle est aussi plus intellectuelle et plus sérieuse, en célébrant le culte de l'écrit face à la rage destructrice des systèmes totalitaires.

dimanche 28 août 2016

La maison de Mallarmé à Vulaines-sur-Seine

Me voici de retour à Londres après un bref week-end en Seine-et-Marne, au pays de Fontainebleau. Ce matin, j'ai profité de la météo estivale pour aller me promener sur les berges à Vulaines-sur-Seine, non loin du pont de Valvins. Dans ce havre de paix baigné par le cours indolent de la Seine se trouve une maison blanche dont la façade est noyée dans le lierre et la verdure. C'est là qu'habitait autrefois le poète symboliste Stéphane Mallarmé.  Il venait y trouver l'inspiration et se détendre en canotant sur la Seine, comme il le raconte dans sa correspondance : 

"Ici, rien de nouveau : je remplis quelques feuilles de papier le matin et glisse en yole ou mouille ma voile au mauvais temps qu'il fait dans l'après-midi… Bref c'est un Valvins de chaque année, dont je rapporterais suffisamment de force et de fraîcheur d'esprit."

Après sa mort en 1898, la maison a été rachetée par sa fille. Elle est aujourd'hui un musée à la mémoire du poète. On peut y découvrir la chambre avec vue sur la rivière depuis laquelle il écrivait, et le jardin dans lequel il se plaisait à descendre chaque matin pour, disait-il, "faire la toilette des fleurs avant la sienne".

Si vous passez à Vulaines-sur-Seine, faites un détour par les berges pour y découvrir la maison de Mallarmé. Elle offre à ses visiteurs une fenêtre intime  sur l'univers et la vie du grand poète symboliste. 







lundi 8 août 2016

Deux textes de Zweig à relire aujourd'hui : les Appels aux Européens

     

    Il y a un peu plus d'un mois, les électeurs britanniques ont fait le choix de quitter l'Union Européenne. La victoire des partisans du Brexit a pris tout le monde par surprise, et elle a suscité une très grande déception chez les défenseurs de l'idée européenne, aussi bien en Grande-Bretagne que sur le continent. Leurs réactions sur les réseaux sociaux ont été nombreuses, le plus souvent pour exprimer colère, amertume et incompréhension. Face à cette défaite de l'esprit européen, certains internautes ont notamment partagé des citations de Stefan Zweig, que j'ai reprises dans mon précédent billet sur ce blog (voir ci-dessous). Poussé par la curiosité, je suis allé redécouvrir les textes originaux dont elles sont tirées.
     Longtemps inédites en français, les deux conférences de Zweig sur l'Europe ont été remises au goût du jour par le germaniste Jacques Le Rider dans une traduction annotée et préfacée parue en 2014 aux éditions Bartillat. La première, intitulée La désintoxication morale de l'Europe, a été publiée en 1932 à l'occasion du congrès sur l'Europe de l'Accademia d'Italia. L'écrivain autrichien y rappelle l'urgence de désintoxiquer l'Europe de l'idéologie nationaliste et impérialiste à l'origine de la première guerre mondiale. Pour cela, l'écrivain formule trois propositions. La première serait d'enseigner une  représentation de l'histoire fondée non pas sur le récit des guerres et des conquêtes militaires, mais sur la célébration des progrès culturels et de la civilisation. La deuxième consisterait à développer un réseau de voyages et d'échanges culturels et universitaires pour que la jeunesse de chaque pays européen apprenne à connaître les langues et les coutumes de ses voisins. Enfin, la troisième et dernière proposition serait de créer une agence supranationale chargée de démentir ou de rectifier toute fausse nouvelle ou accusation publiée dans un pays au sujet d'un autre pays.
   Publiée deux ans plus tard, la seconde conférence de Zweig, L'Unification de l'Europe, représente en quelque sorte l'autre versant de sa pensée. Pour dépasser définitivement les antagonismes nationaux et éliminer à jamais les motifs de conflits, l'écrivain autrichien invite les jeunes générations à travailler à l'unification des Etats européens dans un ensemble supranational. Selon Zweig, cet effort ne doit pas être porté par des débats intellectuels dont la grande majorité de la population n'a que faire, mais par des réalisations matérielles concrètes comme la désignation chaque année d'une capitale européenne chargée d'accueillir tous les congrès professionnels, manifestations culturelles et festivités sportives en Europe.
    En quoi ces textes de Zweig sont-ils d'actualité aujourd'hui? Aux yeux du lecteur contemporain, certaines des idées avancées par l'écrivain paraîtront sans doute naïves ou extravagantes (l'agence supranationale de l'information…). Mais je vois dans ces textes au moins deux enseignements qui restent profondément pertinents aujourd'hui : le premier, c'est que l'unification européenne est faite avant tout pour dépasser les nationalismes et les égoïsmes de chaque pays. Partant de là, il apparaît clairement que l'Europe des nations est un non-sens, une contradiction dans les termes et une négation de l'esprit européen. En effet, les nationalismes comme celui qui s'est exprimé dans le vote britannique constituent une menace pour l'Europe, et ils sont loins d'avoir disparu avec la chute du mur de Berlin. Il a suffi d'un événement comme la crise des migrants pour les raviver et les faire revenir sur le devant de la scène.
    Le second enseignement, c'est que l'Europe doit exister d'abord par des réalisations concrètes dans la sphère économique et quotidienne. C'est la voie qu'on choisie ses pères fondateurs lorsqu'ils ont formé la CECA (Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier), et le marché unique. Mais sans doute ces avancées sont-elles aujourd'hui encore trop abstraites pour la plupart des peuples européens, qui perçoivent les contraintes qu'elles ont apportées (les fameux critères budgétaires de Maastricht) mais pas forcément leurs bénéfices, d'où la montée de l'europscepticisme.
    Les conférences de Stéfan Zweig sur l'Europe sont plus que jamais d'actualité, et j'espère qu'elles trouveront le public qu'elles méritent. Cette semaine, la sortie du film de Maria Schrader Stefan Zweig, adieu l'Europe (http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=236916.html) leur donnera certainement une exposition bienvenue à l'heure où l'Europe doute d'elle-même.

dimanche 10 juillet 2016

L'idée européenne selon Stefan Zweig

Voilà près de trois semaines que je n'ai rien publié sur ce blog. A vrai dire, je n'ai pas lu beaucoup de livres ces derniers temps. Mon esprit était davantage occupé par les questions d'actualité, en particulier par le Brexit. En tant que citoyen franco-tchèque,  pro-européen et résidant à Londres, j'ai suivi avec beaucoup d'intérêt le référendum sur  l'appartenance du Royaume-Uni à l'Union Européenne.  Comme beaucoup d'Anglais, j'ai été très déçu par cette campagne délétère où les mensonges, l'égoïsme et la xénophobie ont triomphé, au moins temporairement, de l'idéal européen. Malgré tout, au milieu de toute cette boue, j'ai lu sur les réseaux sociaux beaucoup de réactions intéressantes. En particulier, de nombreux internautes ont rappelé cette belle citation de Stefan Zweig:

"L’idée européenne n’est pas un sentiment premier, comme le sentiment patriotique, comme celui de l’appartenance à un peuple, elle n’est pas originelle et instinctive, mais elle naît de la réflexion, elle n’est pas le produit d’une passion spontanée, mais le fruit lentement mûri d’une pensée élevée. Il lui manque d’abord entièrement l’instinct enthousiaste qui anime le sentiment patriotique. L’égoïsme sacré du nationalisme restera toujours plus accessible à la moyenne des individus que l’altruisme sacré du sentiment européen, parce qu’il est toujours plus aisé de reconnaître ce qui vous appartient que de comprendre votre voisin avec respect et désintérêt.

À cela s’ajoute le fait que le sentiment national est organisé depuis des siècles et bénéficie du soutien des plus puissants auxiliaires. Le nationalisme peut compter sur l’enseignement, l’armée, l’uniforme, les journaux, les hymnes et les insignes, la radio, la langue, il bénéficie de la protection de l’État et fait vibrer les masses, alors que nous n’avons jusqu’ici, au service de notre idée, rien d’autre que la parole et l’écrit dont l’effet reste insuffisant face à ces moyens rodés depuis des centaines d’années. Si notre idée doit avoir des effets réels, nous devons donc la faire sortir de la sphère ésotérique des discussions intellectuelles et consacrer toute notre énergie à la rendre visible et convaincante pour un cercle élargi. "

Cela m'a donné envie de relire  les écrits de Zweig sur l'Europe. Il y a quelques années, j'ai déjà lu et aimé Le Monde d'hier, magnifique  autobiographie dans laquelle l'écrivain autrichien raconte la défaite de l' Europe de la civilisation et du progrès intellectuel face à la barbarie nazie.  Dans les jours qui viennent, pour retrouver l'esprit qui a donné naissance à l'Union Européenne, je me plongerai dans ses appels aux Européens, une série d'articles  et de conférences sur l'Europe réunis en un volume par les éditions Bartillat.


mercredi 15 juin 2016

Une nouvelle fantastique : Le Horla, de Maupassant



  Depuis mes toutes premières lectures, j'ai cultivé un goût particulier pour le merveilleux et le fantastique.  Cela a commencé par des livres de contes remplis d'êtres magiques et parfois inquiétants, comme les vodniks de la mythologie slave, ces génies malfaisants qui peuplent les étangs et les rivières d'Europe centrale.  Plus tard, j'ai aimé les dragons et les elfes de l'heroic fantasy, inspirés des récits de Tolkien, la littérature gothique, ses châteaux lugubres et ses ambiances morbides, Frankenstein, les histoires de vampires de Bram Stoker, les films de la Hammer avec Christopher Lee, sans compter les innombrables films d'épouvante de série Z que je me suis enfilés avec délectation, et dont je tairai les titres pour préserver ma réputation. Aussi, c'est avec un plaisir sans retenue que j'ai lu Le Horla, nouvelle fantastique que Maupassant a publiée en 1887, à une époque où il éprouvait déjà des troubles psychiques. Dans ce récit en forme de journal intime fictionnel, il met en scène le combat désespéré d'un homme contre un être surnaturel invisible qui tente de le réduire en esclavage.

  
Le fou, Guy de Maupassant

L'originalité du récit de Maupassant tient sans doute au fait qu'il inscrit le surnaturel dans la tradition littéraire réaliste, fondée sur l'observation et la restitution fidèle du réel. Contrairement aux histoires  évoquées ci-dessus, dans lesquelles la dimension magique est posée et acceptée d'emblée comme un postulat dans le contrat de lecture, le fantastique repose ici sur une ambiguïté subtile : Le héros  est-il réellement en train de lutter contre un esprit malfaisant qu'il a involontairement invité chez lui en saluant cet étrange navire brésilien de passage devant sa maison en bordure de Seine, ou bien est-ce le fruit imaginaire d'un esprit malade en proie à de graves troubles psychiques ? Maupassant ne le dit pas, mais les idées qu'il expose dans une chronique consacrée au fantastique en 1883 nous éclairent un peu à ce sujet : "Quand l'homme croyait sans hésitation, les écrivains fantastiques ne prenaient point de précautions pour dérouler leurs surprenantes histoires.  […] Mais quand le doute eut pénétré enfin dans les esprits, l'art est devenu plus subtil. L'écrivain a cherché les nuances, a rôdé autour du supernaturel plutôt que d'y pénétrer. Il a trouvé des effets terribles en demeurant sur la limite du possible, en jetant les âmes dans l'hésitation, dans l'effarement. Le lecteur indécis ne savait plus, perdait pied comme en une eau dont le fond manque à tout instant, se raccrochait brusquement au réel pour s'enfoncer tout aussitôt, et se débattre de nouveau dans une confusion pénible et enfiévrante comme un cauchemar." Le Horla se situe effectivement à la frontière du possible, décrite dans un journal intime à travers le champ de vision rétréci et subjectif d'un narrateur sujet à des crises d'angoisse. Le lecteur, lui, est laissé libre de choisir son interprétation, comme dans un jeu de devinettes. Pour ma part, je penche pour l'explication réaliste, même si elle n'est sans doute pas la plus séduisante. Dans cette perspective, le Horla est une exploration clinique de l'esprit angoissé d'un homme qui sombre dans la folie, un objet d'étude que l'écrivain offre en cadeau aux médecins aliénistes.

   En tant que lecteur, j'ai bien aimé le caractère ludique de cette nouvelle, cette manière dont le conteur promène son lecteur entre réel et imaginaire tout au long du récit. Ayant longtemps habité dans la boucle de Seine, non loin des guinguettes de Bougival et de Chatou que fréquentait Maupassant, j'ai été amusé de les retrouver dans Le Horla. Qui sait, après tout, si ces lieux ne sont pas hantés par un esprit mauvais venu du Brésil ?


dimanche 29 mai 2016

A London novel: Edward Rutherfurd's London


  

  Last week, I read an article in the London Evening  Standard that made me smile. It began like this: 'London is the most dynamic city in the world today. In the twenty first century, it has become the most powerful, the most dynamic, the most culturally focused city-state on earth. No other cities come close. Not New York. Not Paris. Not Shanghai. Not Hong Kong. London is already the one true global metropolis, the one true cocksure  city-state.' The rest of the article went on like this, a delightfullly chauvinistic ode to London. Yet, putting chauvinism aside, the article does capture some of the essence of London, a bustling, thriving and vibrant city that  keeps on expanding. This identity forms the  core subject of Edward Rutherfurd's novel, London, which I just finished reading after several weeks. In this ambitious book, Rutherfurd tells the story of London throughout the ages by following the birth, life, and death of over a hundred fictional characters who have collectively incarnated the history of the city, from its early days as a Celtic settlement by the Thames river to modern times, including the  Roman conquest, the Saxon times, William the Conqueror, Henry VIII, the Globe theatre, the Puritans, the plague, the Great Fire, the Regency, the Industrial Revolution, the First World War and the Blitz, to name but a few episodes. These events are told through dedicated chapters in which characters from half a dozen families live their lives of passion, greed, ambition, and lust in the great city.

   Despite its length (over 1,200 pages), the book is an easy read and will appeal to anyone interested in the history of London and England. Effectively, reading this book feels like a walk in the museum of London: in a narrative that flows smoothly, you hear about the daily lives and fortunes of the generations of inhabitants that have shaped London. The most demanding of us may argue that the prose is rather plain, but obviously the  author's goal with this book was not to write a literary masterpiece, but rather to entertain his readers in an instructive way, and he achieved that quite successfully. 

samedi 7 mai 2016

Existera-t-il un jour un Sadiq Khan en France ? Oui, si la France sait rester fidèle à ses valeurs républicaines d'égalité et de fraternité.



     Hier soir a été annoncé le nom du nouveau maire de Londres : Sadiq Khan, un musulman d'origine pakistanaise, fils d'un modeste conducteur de bus ayant grandi dans un HLM à Tooting, au sud de Londres. Dans un pays où la vie politique est dominée par des aristocrates et des fils de millionnaires passés par Eton, Cambridge et Oxford, cette nouvelle constitue un symbole fort, et elle a été saluée par l'ensemble des médias des deux côtés de la Manche. Pour les Français, c'est aussi l'occasion de s'interroger : existera-t-il un Sadiq Khan un jour en France, pays où l'Islam est perçu comme une menace ? C'est la question que pose l'écrivain Tahar Ben Jelloun dans Le Point d'aujourd'hui, en rappelant comment Michel Houellebecq a légitimé la peur de l'Islam en mettant en scène dans son roman dystopique Soumission le fantasme d'une France cauchemardesque dirigée par un Président de la République musulman. 

   Selon moi, ce n'est pas là que réside la différence entre la France et la Grande-Bretagne. En effet, la peur de l'Islam est aussi présente de ce côté de la Manche, et ce chiffon rouge d'ailleurs été largement agité par le candidat conservateur Zac Goldsmith dans la course à la Mairie de Londres. Dans un détestable amalgame, il n'a pas hésité à associer son adversaire travailliste et musulman aux milieux terroristes. L'immigration est aussi une source d'inquiétude très présente dans le débat sur le référendum du Brexit au Royaume-Uni, comme il l'est en France à chaque élection présidentielle.  En réalité, la différence entre les deux pays se situe dans leur capacité à assumer et accepter l'idée d'une identité nationale multiple. En marchant dans les rues de Londres, il n'est pas rare d'entendre toutes sortes de langues et de voir toutes les couleurs de peau, et ce métissage fait partie de l'identité collective. En France, sous l'influence idéologique du Front National et d'une partie de la droite, l'identité nationale est souvent définie de manière exclusive et restrictive, comme une mono-identité. C'est l'idée selon laquelle il existe des Français dits "de souche" et d'autres d'origine étrangère, à qui il faut demander d'abandonner leurs coutumes et d'"aimer la France ou de la quitter". Pourtant, cette vision exclusive et restrictive de l'identité française est contraire aux valeurs républicaines. C'est ce que rappelle l'historien François Durpaire dans l'essai sur l'identité française qu'il a publié en janvier 2012, quelques mois avant l'élection présidentielle : "en interdisant aux individus d'assumer leurs appartenances multiples, on les contraint à choisir entre la négation de soi-même et la négation de l'autre. […] Etre Français et Corse, Français et Antillais, Français et Algérien ne compromet pas l'identité collective. La diversité ne rompt pas les liens, elle les enrichit. Elle ne bloque pas le dialogue, elle le nourrit. Sans la diversité des histoires qui la constituent, la France, moins inventive, ne serait plus qu'un long fleuve tranquille. Reconnaître et accepter la pluralité n'affaiblit pas l'adhésion de la nation, c'est au contraire un facteur de renforcement." Au Royaume-Uni, on peut être musulman et d'origine pakistanaise, on n'en est pas moins un citoyen britannique à part entière, et on peut accéder aux plus hautes responsabilités comme l'a fait Sadiq Khan. Cela pourrait arriver en France si notre pays assume son identité collective multiple en restant fidèle à ses valeurs républicaines d'égalité et de fraternité.

dimanche 24 avril 2016

Pierre Jourde, un défenseur acharné de la culture



      De passage en France début avril, je me suis arrêté à Digne pour flâner dans une librairie. J'en suis ressorti avec La culture bouge encore, le dernier ouvrage de Pierre Jourde, un auteur qui figure au panthéon de mes auteurs favoris. Si j'apprécie en lui le romancier (vous pouvez d'ailleurs consulter sur Le Salon Littéraire mon avis de lecteur sur Le Maréchal absolu), j'aime encore davantage  l'audace, le franc-parler et la finesse d'esprit du critique littéraire. En 2011, j'avais consacré un  billet sur ce blog à son livre C'est la culture qu'on assassine. Dans La culture bouge encore, deuxième tome de la série, il récidive avec une nouvelle collection d'articles publiés sur son blog au Nouvel Obs entre 2011 et 2015, regroupés autour de six thèmes : Société, Médias, Education, Culture, Art et Littérature. Le résultat est assez jouissif, et dans ce jeu de massacre, tout le monde en prend pour son grade, à commencer par Christine Angot, qui incarne aux yeux de Jourde les dérives les plus flagrantes du système médiatique et littéraire.

   Cette entreprise de démolition est cependant loin d'être gratuite, et l'auteur s'en explique dans l'avant-propos de l'ouvrage. A travers ces billets  engagés, Pierre Jourde défend la culture. Plus exactement, il défend cette culture humaniste et exigeante qui est aujourd'hui menacée par la bêtise des médias, le délabrement de l'Education Nationale, la marchandisation des esprits, et le jeu des intérêts commerciaux. Le résultat est très réussi, un feu d'artifice d'ironie et de coups de gueule bien sentis, avec des partis pris parfois discutables, mais toujours assumés et défendus avec hardiesse et conviction.  En tant que lecteur, je ne partage pas toujours les points de vue  de Pierre Jourde, mais j'apprécie la vigueur et le talent avec lesquels il les défend.

samedi 2 avril 2016

A Scottish national hero: Robert Burns' denunciation of social injustice in Address of Beelzebub

    I spent the Easter week-end in Scotland, driving from Edinburgh to the Isle of Mull under a changing weather which cast a white light upon the beautiful scenery of the Highlands. In an inn located below mount Ben More, I saw a medallion with the face of Robert Burns, the Scottish national poet, whose works I had never read, but was eager to discover. At the next stop, in Oban, I went to a local bookshop and bought a copy of his Selected Poems in the Penguin edition to quench my curiosity.
    Burns is mostly known for his poem Auld Lang Syne, a traditional song in the English-speaking world to bid farewell and express feelings of nostalgia. He was also a radical bard, an opponent of monarchy and slavery who defended the humble and the poor. In the poem that I have picked, Address of Beelzebub, he imagines a situation where the demon prince Beelzebub sends a letter to the President of the Highland Society, a group of landowners who decided to use their power to prevent a group of five hundred Highlanders from emigrating to Canada. The lord of Hell congratulates them for their harsh stance against the rebellious audacity of these simple folks whose only intention was to move to a new land to enjoy a life of pleasure and liberty; instead, they will remain under the rule of the demonic landowners. Under the guise of irony, the poem is a fierce denunciation of slavery and injustice in which peasants and coalminers were held in XVIIIth century Scotland.


To the Right Honorable the Earl of Breadalbane, President of the Right Honorable the Highland Society, which met on the 23rd of May last, at the Shakespeare, Covent Garden, to concert ways and means to frustrate the designs of five hundred Highlanders who, as the Society were informed by Mr. M'Kenzie of Applecross, were so audacious as to attempt an escape from their lawful lords and masters whose property they were, by emigrating from the lands of Mr. MacDonald of Glengary to the wilds of Canada, in search of that fantastic thing - Liberty.

Long life, my lord, an' health be yours,
Unskaith'd by hunger'd Highland boors!
Lord grant nae duddie, desperate beggar,
Wi' dirk, claymore, or rusty trigger,
May twin auld Scotland o' a life
She likes - as lambkins like a knife!
-----
Faith! you and Applecross were right
To keep the Highland hounds in sight!
I doubt na! they wad bid nae better
Than let them ance out owre the water!
Then up amang thae lakes and seas,
They'll mak what rules and laws they please:
Some daring Hancock, or a Franklin,
May set their Highland bluid a-ranklin;
Some Washington again may head them,
Or some Montgomerie, fearless, lead them;
Till (God knows what may be effected
When by such heads and hearts directed)
Poor dunghill sons of dirt an' mire
May to Patrician rights aspire!
Nae sage North now, nor sager Sackville,
To watch and premier owre the pack vile!
An' whare will ye get Howes and Clintons
To bring them to a right repentance?
To cowe the rebel generation,
An' save the honor o' the nation?
They, an' be damn'd! what right hae they
To meat or sleep or light o' day,
Far less to riches, pow'r, or freedom,
But what your lordship likes to gie them?
-----
But hear, my Lord! Glengary, hear!
Your hand's owre light on them, I fear:
Your factors, grieves, trustees, and bailies,
I canna say but they do gaylies:
They lay aside a' tender mercies,
An' tirl the hullions to the birses.
Yet while they're only poind and herriet,
They'll keep their stubborn Highland spirit.
But smash them! crush them a' to spails,
An' rot the dyvors i' the jails!
The young dogs, swinge them to the labour:
Let wark an' hunger mak them sober!
The hizzies, if they're aughtlins fawsont,
Let them in Drury Lane be lesson'd!
An' if the wives an' dirty brats
Come thiggin at your doors an' yetts,
Flaffin wi' duds an' grey wi beas',
Frightin awa your deuks an' geese,
Get out a horsewhip or a jowler,
The langest thong, the fiercest growler,
An' gar the tatter'd gypsies pack
Wi' a' their bastards on their back!
-----
Go on, my Lord! I lang to meet you,
An' in my 'house at hame' to greet you.
Wi' common lords ye shanna mingle:
The benmost neuk beside the ingle,
At my right han' assigned your seat
'Tween Herod's hip an' Polycrate,
Or (if you on your station tarrow)
Between Almagro and Pizarro,
A seat, I'm sure ye're weel deservin't;
An' till ye come - your humble servant,
Beelzebub (The Devil).
Hell,
1st June, Anno Mundi 5790.


samedi 12 mars 2016

Visiting Keats' house in Hampstead - Ode to a Nightingale

    It has been a while since I haven't posted anything on this blog. To be honest, I have been quite busy moving house from Marylebone to West Hampstead. Now that I am fully settled in my new neighborhood, I am more than eager to resume my explorations of literary London.  The good news is that Hampstead has plenty to offer to the curious wanderer. One of its most famous yet most hidden literary places is certainly Keats' House. Located in a quiet street a few paces away from the Heath, this beautiful Regency villa hosts original manuscripts and artefacts of Britain's most talented Romantic poet. This is where Keats wrote his famous poem, Ode to a Nightingale, in which he celebrates the immortal and carefree beauty of a nightingale's song.  Here is how his friend and housemate Brown tells the story:

   'In the spring of 1819 a nightingale had built her nest near my house. Keats felt a tranquil and continual joy in her song; and one morning he took his chair from the breakfast-table to the grass-plot under a plum-tree, where he sat for two or three hours. When he came into the house, I perceived he had some scraps of paper in his hand, and these he was quietly thrusting behind the books. On inquiry, I found those scraps, four or five in number, contained his poetic feelings on the song of the nightingale.'


I have attached a few pictures of the house, and copied the poem below with a translation by Alain Suied for my French speaking readers. I hope you will enjoy it.

















   

Ode to a Nightingale

My heart aches, and a drowsy numbness pains
My sense, as though of hemlock I had drunk,
Or emptied some dull opiate to the drains
One minute past, and Lethe-wards had sunk:
'Tis not through envy of thy happy lot,
But being too happy in thine happiness,
That thou, light-winged Dryad of the trees,
In some melodious plot
Of beechen green, and shadows numberless,
Singest of summer in full-throated ease.

O for a draught of vintage! that hath been
Cool'd a long age in the deep-delved earth,
Tasting of Flora and the country-green,
Dance, and Provençal song, and sunburnt mirth!
O for a beaker full of the warm South!
Full of the true, the blushful Hippocrene,
With beaded bubbles winking at the brim,
And purple-stained mouth;
That I might drink, and leave the world unseen,
And with thee fade away into the forest dim:

Fade far away, dissolve, and quite forget
What thou among the leaves hast never known,
The weariness, the fever, and the fret
Here, where men sit and hear each other groan;
Where palsy shakes a few, sad, last grey hairs,
Where youth grows pale, and spectre-thin, and dies;
Where but to think is to be full of sorrow
And leaden-eyed despairs;
Where beauty cannot keep her lustrous eyes,
Or new Love pine at them beyond to-morrow.

Away! away! for I will fly to thee,
Not charioted by Bacchus and his pards,
But on the viewless wings of Poesy,
Though the dull brain perplexes and retards:
Already with thee! tender is the night,
And haply the Queen-Moon is on her throne,
Cluster'd around by all her starry Fays
But here there is no light,
Save what from heaven is with the breezes blown
Through verdurous glooms and winding mossy ways.

I cannot see what flowers are at my feet,
Nor what soft incense hangs upon the boughs,
But, in embalmèd darkness, guess each sweet
Wherewith the seasonable month endows
The grass, the thicket, and the fruit-tree wild;
White hawthorn, and the pastoral eglantine;
Fast-fading violets cover'd up in leaves;
And mid-May's eldest child,
The coming musk-rose, full of dewy wine,
The murmurous haunt of flies on summer eves.

Darkling I listen; and, for many a time
I have been half in love with easeful Death,
Call'd him soft names in many a musèd rhyme,
To take into the air my quiet breath;
Now more than ever seems it rich to die,
To cease upon the midnight with no pain,
While thou art pouring forth thy soul abroad
In such an ecstasy!
Still wouldst thou sing, and I have ears in vain
To thy high requiem become a sod.

Thou wast not born for death, immortal Bird!
No hungry generations tread thee down;
The voice I hear this passing night was heard
In ancient days by emperor and clown:
Perhaps the self-same song that found a path
Through the sad heart of Ruth, when, sick for home,
She stood in tears amid the alien corn;
The same that ofttimes hath
Charm'd magic casements, opening on the foam
Of perilous seas, in faery lands forlorn.

Forlorn! the very word is like a bell
To toll me back from thee to my sole self!
Adieu! the fancy cannot cheat so well
As she is famed to do, deceiving elf.
Adieu! adieu! thy plaintive anthem fades
Past the near meadows, over the still stream,
Up the hill-side; and now 'tis buried deep
In the next valley-glades:
Was it a vision, or a waking dream?
Fled is that music:do I wake or sleep?

Ode à un rossignol

(in Les Odes,
trad. Alain Suied, Éditions Arfuyen)

Mon cœur souffre et la douleur engourdit
Mes sens, comme si j’avais bu d’un trait
La ciguë ou quelque liquide opiacé
Et coulé, en un instant, au fond du Léthé :
Ce n’est pas que j’envie ton heureux sort,
Mais plutôt que je me réjouis trop de ton bonheur,
Quand tu chantes, Dryade des bois aux ailes
Légères, dans la mélodie d’un bosquet
De hêtres verts et d’ombres infinies,
L’été dans l’aise de ta gorge déployée.

Oh, une gorgée de ce vin !
Rafraîchi dans les profondeurs de la terre,
Ce vin au goût de Flore, de verte campagne,
De danse, de chant provençal et de joie solaire !
Oh, une coupe pleine du Sud brûlant,
Pleine de la vraie Hippocrène, si rougissante,
Où brillent les perles des bulles au bord
Des lèvres empourprées ;
Oh, que je boive et que je quitte le monde en secret,
Pour disparaître avec toi dans la forêt obscure :

Disparaître loin, m’évanouir, me dissoudre et oublier
Ce que toi, ami des feuilles, tu n’a jamais connu,
Le souci, la fièvre, le tourment d’être
Parmi les humains qui s’écoutent gémir.
Tandis que la paralysie n’agite que les derniers cheveux,
Tandis que la jeunesse pâlit, spectrale, et meurt ;
Tandis que la pensée ne rencontre que le chagrin
Et les larmes du désespoir,
Tandis que la Beauté perd son œil lustral,
Et que l’amour nouveau languit en vain.

Fuir ! Fuir ! m’envoler vers toi,
Non dans le char aux léopards de Bacchus,
Mais sur les ailes invisibles de la Poésie,
Même si le lourd cerveau hésite :
Je suis déjà avec toi ! Tendre est la nuit,
Et peut-être la Lune-Reine sur son trône,
S’entoure-t-elle déjà d’une ruche de Fées, les étoiles ;
Mais je ne vois ici aucune lueur,
Sinon ce qui surgit dans les brises du Ciel
à travers les ombres verdoyantes et les mousses éparses.

Je ne peux voir quelles fleurs sont à mes pieds,
Ni quel doux parfum flotte sur les rameaux,
Mais dans l’obscurité embaumée, je devine
Chaque senteur que ce mois printanier offre
à l’herbe, au fourré, aux fruits sauvages ;
à la blanche aubépine, à la pastorale églantine ;
Aux violettes vite fanées sous les feuilles ;
Et à la fille aînée de Mai,
La rose musquée qui annonce, ivre de rosée,
Le murmure des mouches des soirs d’été.

Dans le noir, j’écoute ; oui, plus d’une fois
J’ai été presque amoureux de la Mort,
Et dans mes poèmes je lui ai donné de doux noms,
Pour qu’elle emporte dans l’air mon souffle apaisé ;
à présent, plus que jamais, mourir semble une joie,
Oh, cesser d’être - sans souffrir - à Minuit,
Au moment où tu répands ton âme
Dans la même extase !
Et tu continuerais à chanter à mes oreilles vaines
Ton haut Requiem à ma poussière.

Immortel rossignol, tu n’es pas un être pour la mort !
Les générations avides n’ont pas foulé ton souvenir ;
La voix que j’entends dans la nuit fugace
Fut entendue de tout temps par l’empereur et le rustre :
Le même chant peut-être s’était frayé un chemin
Jusqu’au cœur triste de Ruth, exilée,
Languissante, en larmes au pays étranger ;
Le même chant a souvent ouvert,
Par magie, une fenêtre sur l’écume
De mers périlleuses, au pays perdu des Fées.

Perdu ! Ce mot sonne un glas
Qui m’arrache de toi et me rend à la solitude !
Adieu ! L’imagination ne peut nous tromper
Complètement, comme on le dit - ô elfe subtil !
Adieu ! Adieu ! Ta plaintive mélodie s’enfuit,
Traverse les prés voisins, franchit le calme ruisseau,
Remonte le flanc de la colline et s’enterre
Dans les clairières du vallon :
était-ce une illusion, un songe éveillé ?
La musique a disparu : ai-je dormi, suis-je réveillé ?